En 1945, l'iconique rapport de Vannevar Bush posait le cadre qui allait transformer la machine scientifique américaine en rouleau compresseur. En 2026, la doctrine de Michael Kratsios, conseiller du président Donald Trump, promet de la métamorphoser de nouveau. Son but ? Rien de moins que doubler la productivité scientifique en dix ans sans dépenser plus. À l'heure de l'IA, l'objectif n'a cependant rien d'insensé. Explications avec André Loesekrug-Pietri, président de la Joint European Disruptive Initiative (Jedi) qui se trouvait aux côtés des grands patrons de laboratoires américains, lors de la présentation du rapport « Science : A New Golden Age » à Washington.
Le précédent Vannevar Bush
En juillet 1945, Vannevar Bush, conseiller scientifique du président Franklin D. Roosevelt, publiait « Science: The Endless Frontier ». Ce rapport fondateur recommandait la création d'une agence fédérale dédiée à la recherche fondamentale, qui deviendra la National Science Foundation (NSF). Il a également jeté les bases du système de financement public de la recherche aux États-Unis, permettant des décennies d'innovations et de croissance économique. Le modèle Bush a fait de l'Amérique le leader mondial de la science, avec des investissements massifs et une organisation centralisée.
La doctrine Kratsios
Près de 80 ans plus tard, Michael Kratsios, conseiller technologique de la Maison-Blanche, a dévoilé une nouvelle vision intitulée « Science : A New Golden Age ». Présentée à un parterre de dirigeants de laboratoires et d'industriels, cette doctrine se fixe un objectif audacieux : multiplier par deux la productivité scientifique américaine d'ici 2036, sans augmenter le budget fédéral de la recherche. Comment ? En misant sur l'intelligence artificielle et l'automatisation des processus scientifiques.
Le rôle clé de l'IA
L'IA générative, les jumeaux numériques et les algorithmes de découverte automatique promettent de révolutionner la méthode scientifique. Selon le rapport, des systèmes d'IA peuvent désormais analyser des millions d'articles, générer des hypothèses, concevoir des expériences et même interpréter les résultats plus rapidement que des équipes humaines. Par exemple, dans le domaine de la chimie, des laboratoires autonomes équipés d'IA ont déjà réduit de 90% le temps nécessaire pour synthétiser de nouveaux matériaux. En biologie, des modèles comme AlphaFold ont compressé des années de recherche en quelques mois. Kratsios envisage de généraliser ces approches à l'ensemble des disciplines scientifiques.
Un objectif ambitieux mais réaliste
André Loesekrug-Pietri, présent lors de la présentation, a souligné que cet objectif de doubler la productivité est rendu crédible par les progrès rapides de l'IA. « Nous assistons à un changement de paradigme comparable à l'introduction du calcul scientifique dans les années 1950 », a-t-il déclaré. La productivité scientifique se mesure généralement par le nombre de publications, de brevets et de découvertes majeures. Si les États-Unis parvenaient à maintenir leur niveau de dépenses tout en doublant ces indicateurs, cela représenterait un bond en avant considérable. Le rapport table sur une adoption massive des outils d'IA dans les laboratoires publics et privés, ainsi que sur une réforme des incitations académiques pour encourager la collaboration interdisciplinaire.
Implications pour la recherche mondiale
Si les États-Unis réussissent, cela pourrait creuser l'écart avec les autres puissances scientifiques, notamment l'Europe et la Chine. La Joint European Disruptive Initiative (Jedi), que préside Loesekrug-Pietri, suit de près ces développements. Pour l'Europe, l'enjeu est de ne pas se laisser distancer et d'investir dans ses propres infrastructures d'IA scientifique. Le rapport « Science : A New Golden Age » servira de feuille de route pour les agences de financement américaines comme la NSF, la NASA et les National Institutes of Health (NIH). Une mise en œuvre progressive est attendue dès 2026, avec des projets pilotes dans plusieurs universités.
Conclusion
La doctrine Kratsios s'inscrit dans la tradition des grandes ambitions scientifiques américaines. En exploitant l'IA, elle promet de transformer la recherche sans alourdir la facture fiscale. Reste à voir si la communauté scientifique saura saisir cette opportunité et si les effets se matérialiseront d'ici 2036. Une chose est sûre : le monde aura les yeux tournés vers les laboratoires américains.



