Ariane 64 réussit son vol inaugural avec Amazon, un tournant pour l'Europe spatiale
Ariane 64 réussit son vol inaugural avec Amazon

Ariane 64 réussit son vol inaugural avec Amazon, un tournant pour l'Europe spatiale

Si le premier tir d'Ariane 6 en juillet 2024 était émouvant, celui de la version lourde Ariane 64, ce jeudi 12 février, constitue un moment charnière pour l'industrie spatiale européenne. Dans sa version légère Ariane 62, la fusée avait déjà été tirée avec succès à cinq reprises. Mais le succès de ce vol VA267, premier avec la version lourde Ariane 64, prouve que le lanceur européen peut désormais s'attaquer à un nouveau marché : celui des constellations de satellites.

Une mission complexe et stratégique

Avec ses quatre boosters qui doublent presque sa poussée au décollage par rapport à la version à deux boosters utilisée jusqu'à présent, Ariane 64 est capable d'embarquer plusieurs dizaines de satellites sous sa coiffe rallongée et de mettre à poste jusqu'à 20 tonnes en orbite basse. Jeudi soir, elle a ainsi libéré par vagues successives 32 satellites d'Amazon LEO (ex-Kuiper), la constellation de Jeff Bezos. Le milliardaire fait appel à l'Europe pour éviter toute dépendance à SpaceX, l'entreprise de son ennemi juré Elon Musk.

La mission était particulièrement complexe. Après la séparation des quatre boosters et du premier étage, l'étage supérieur – équipé du moteur réallumable Vinci – a effectué plusieurs manœuvres orbitales précises avant de se désorbiter pour ne pas encombrer l'espace. Cette dernière opération correspond aux nouvelles mesures européennes destinées à limiter les débris en orbite, une démarche dont la plupart des autres acteurs ne s'encombrent pas.

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Un succès éclipsé par le départ de Sophie Adenot

Le départ prévu ce vendredi 13 février de l'astronaute française Sophie Adenot vers la Station spatiale internationale (ISS) à bord d'une fusée de SpaceX, très médiatisé, éclipse en partie ce succès crucial d'Ariane 6. De plus, la communication a été limitée de la part d'Arianespace, qui commercialise les lancements, mais aussi de la part de l'industriel ArianeGroup, peut-être en raison des polémiques entourant Amazon et Jeff Bezos.

Les spécificités techniques d'Ariane 64

Avec six succès d'affilée en un peu plus d'un an et demi, Ariane 6 est le lanceur lourd qui a connu la montée en puissance la plus rapide de l'histoire spatiale. Statistiquement, lors de la mise en service d'une nouvelle fusée, la probabilité d'une défaillance catastrophique – une destruction du lanceur – lors des premiers tirs est d'environ 50 %. Ariane 5, championne du secteur spatial dans les années 2000, avait par exemple connu un crash puis un échec partiel lors de ses deux premiers vols.

La version Ariane 62 est équipée de deux propulseurs à poudre P120C. Aujourd'hui, quatre de ces cylindres remplis de propergol solide ont propulsé le corps central de la fusée Ariane 64, qui emportait également pour la première fois sa coiffe rallongée de 20 mètres (contre 14 mètres en version courte). Un volume supplémentaire indispensable pour loger les 32 satellites de la constellation Amazon LEO, empilés les uns sur les autres grâce à un système de déploiement spécifique.

Une montée en cadence impérative pour honorer le contrat Amazon

Le contrat avec Amazon est vital pour Arianespace. Signé en 2022, il prévoit 18 tirs dédiés d'Ariane 6 – le plus important contrat de l'histoire pour le champion européen – destinés à déployer une partie de l'infrastructure spatiale d'Amazon. Celle-ci entrera en concurrence directe avec le système Starlink de SpaceX, dédié à l'accès à Internet partout sur le globe. Pour l'Europe, c'est la preuve que son lanceur, bien que conçu avec une philosophie différente de celle d'Elon Musk, conserve une pertinence commerciale pour les clients cherchant à diversifier leurs accès à l'espace.

Pour honorer ce carnet de commandes, la cadence de tir doit accélérer drastiquement en 2026. La réussite de ce vol inaugural en version Ariane 64 était le prérequis indispensable pour atteindre l'objectif affiché par Arianespace de sept à huit lancements par an, un rythme que l'Europe n'a plus connu depuis l'âge d'or d'Ariane 5.

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En attendant Starship : les défis à venir

Ariane 6 remplit jusqu'ici parfaitement la mission qui lui a été fixée par les dirigeants européens : offrir un lanceur souverain à l'Europe. Mais elle n'est pas armée pour reconquérir la place de leader mondial du lancement commercial, perdue par Arianespace lors de l'arrivée sur le marché des lanceurs réutilisables de SpaceX. Le prix du kilogramme mis en orbite est passé de 60 000 dollars dans les années 2000 à moins de 1 000 dollars aujourd'hui. Il tombera vraisemblablement sous la barre des 200 dollars avec l'entrée en service commercial, à l'horizon 2030, du lanceur Starship, la mégafusée réutilisable de SpaceX en cours de test.

Consciente des enjeux, l'Europe a renforcé en novembre le budget de son agence spatiale, l'ESA, qui est passé de 16 à 22 milliards d'euros. Cette montée en puissance a été possible notamment grâce à une contribution renforcée de l'Allemagne, qui a pris à cette occasion la place de la France comme premier financeur de l'ESA.

Quatre ans de retard et un péché originel

L'histoire d'Ariane 6 est celle d'un compromis difficile, né d'une décision prise en décembre 2014 par les pays européens membres de l'ESA. À l'époque, l'objectif était de créer un successeur à Ariane 5 qui soit 40 % moins cher et plus polyvalent, capable de lancer aussi bien des satellites institutionnels (météo, renseignement, géolocalisation via Galileo, etc.) que commerciaux.

Le développement a cependant été marqué par des retards cumulés de quatre ans, largement dus à la pandémie de Covid-19. Le vol inaugural, prévu initialement pour 2020, n'a eu lieu qu'en juillet 2024. Ailleurs dans le monde, les lanceurs concurrents ont aussi accusé des années de retard. Ces glissements de calendrier pour Ariane 6 ont provoqué une crise des lanceurs sans précédent en 2023 et 2024, laissant l'Europe temporairement privée d'accès autonome à l'espace après la retraite anticipée d'Ariane 5 et l'indisponibilité du lanceur léger Vega-C.

Mais le véritable péché originel d'Ariane 6, souvent pointé par ses détracteurs, réside dans sa conception non réutilisable. Imaginée avec des budgets contraints et à une époque où la rentabilité du réutilisable n'était pas encore prouvée, la fusée européenne reste un lanceur jetable. Chaque tir consomme une fusée neuve, là où le Falcon 9 de SpaceX réutilise son premier étage des dizaines de fois. Cette caractéristique condamne Ariane 6 à être un lanceur de transition : probablement fiable, mais technologiquement dépassé face à la révolution du New Space et l'arrivée imminente du mégalanceur Starship de SpaceX, qui doit dynamiter le marché. L'Europe travaille déjà sur un programme de lanceurs réutilisables, mais pour la décennie à venir au moins, c'est bien sur les épaules de cette Ariane 6 non réutilisable que repose la souveraineté spatiale du continent.