Robots humanoïdes : l'Europe doit inventer des machines fidèles à son idéal
Robots humanoïdes : l'Europe doit inventer des machines fidèles

C'est un monde nouveau, alors rendons-le aimable. L'avènement des robots humanoïdes n'est pas une révolution technologique de plus : c'est une bascule de notre Histoire. Et l'on a tout intérêt à s'en mêler. Il faut lire la lumineuse interview de Yann Le Cun, qui s'est confié à Guillaume Grallet. Cette sommité mondiale de l'intelligence artificielle, qui a récemment quitté Meta pour fonder – en France ! – AMI Labs, explique avec une simplicité et une intelligence stupéfiantes comment l'apprentissage du monde réel va transformer l'intelligence des machines. Les modèles de langage (LLM) dont nous sommes désormais familiers ne sont qu'une phase préliminaire du changement d'ère. « Un LLM, affirme Le Cun, a besoin de lire toute la littérature de l'humanité pour paraître intelligent, alors qu'un enfant de 4 ans, avec le même volume de données perçues visuellement, a déjà compris la physique, la gravité et comment interagir avec le monde. »

L'aboutissement d'une longue quête

Ce sont les robots, notamment humanoïdes, qui vont donner aux machines une vraie compréhension de leur environnement, ce que l'on appelle parfois le « bon sens ». Car ils sont aujourd'hui, souligne-t-il, incapables de débarrasser la table ou de remplir un lave-vaisselle : « Il faut que la machine possède un world model – une représentation interne structurée de son environnement – qui lui permette non seulement de réagir, mais de comprendre, d'anticiper et de s'adapter à des situations nouvelles. » Le Cun explique, distingue les voies de recherches, les différents modèles… Sa démonstration est éblouissante.

Pour l'humanité, ceci est le début de l'aboutissement d'une longue quête. Christophe Ono-dit-Biot rappelle que, dans l'Iliade, Homère décrit les inventions du forgeron des dieux, Héphaïstos, époux d'Aphrodite : il conçut des assistantes « semblables à de jeunes vivantes », mais en or massif. « Elles ont un esprit dans leur diaphragme ; elles ont la voix, la force, et les immortels leur ont appris à agir », précise Homère. Presque trente siècles plus tard, de nouveaux « immortels » – certains patrons de la tech rêvent de vie éternelle ! – forgent à leur tour leurs propres assistants de métal.

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Cela soulève des questions vertigineuses sur la société qui nous attend, mais une chose est certaine : on ne reviendra pas en arrière. Alors, autant ne pas subir. Souveraineté et liberté vont de pair, et l'Europe, si elle se sent encore tenue par l'héritage des Lumières, n'a pas le droit de passer à côté de cette bataille. Elle doit désormais se mesurer à un régime chinois qui ne se sent pas lié par les mêmes principes et à des géants de la tech américaine légèrement saisis par l'hubris, la plupart d'entre eux ayant en outre fait allégeance à Donald Trump. Yann Le Cun, qui a quitté les États-Unis pour l'Europe, raconte, à propos des ténors de la Silicon Valley, qu'il est « extrêmement heureux de ne pas être dans leur position et de garder [s]a liberté de parole ». Bravo !

Ne pas oublier Victor Hugo

Il faut donc s'accrocher aux espoirs suscités par AMI Labs, Mistral AI et tous les entrepreneurs européens, comme ceux de la Robot Valley de Munich : ils méritent d'être soutenus. À condition, toutefois, qu'ils ne se prennent pas à leur tour pour les « immortels » d'Homère. Qu'ils ne piétinent pas, par exemple, le droit d'auteur, qui est l'un des principes fondateurs de la démocratie libérale à l'européenne – bref, du modèle qu'ils se sont fixé pour mission de défendre. L'indépendance de la création n'est pas une variable d'ajustement, elle est constitutive de ce que nous sommes. À ceux qui l'ignorent – et il y en a ! –, on conseillera la lecture de Victor Hugo, l'un des pères du droit d'auteur : « La propriété littéraire est d'utilité générale. Toutes les vieilles législations monarchiques ont nié et nient encore la propriété littéraire. Dans quel but ? Dans un but d'asservissement. L'écrivain propriétaire, c'est l'écrivain libre. Lui ôter la propriété, c'est lui ôter l'indépendance. » L'Europe ne doit pas rater le train de l'Histoire, tout en veillant à ne pas perdre le fil de la sienne. Il lui faut inventer, en somme, des machines fidèles à son idéal démocratique.

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