Assis sur la terrasse ensoleillée du golf de Roissy, dans le Val-d'Oise, Issa Nlareb tourne les pages d'une trajectoire hors du commun. À 35 ans, le paragolfeur camerounais déroule le roman tumultueux d'une existence déjà bien remplie, qu'il relate dans « Sauvé par le Swing », un ouvrage à paraître le 4 juin prochain. Une incroyable destinée faite de résilience, d'abnégation et de détermination, qu'il livre sans fard, dans un message à la fois lourd et plein d'espoir pour inspirer les jeunes de son continent.
« J'ai eu trois vies »
« J'ai eu trois vies », résume celui qui est né un jour d'été 1990, au milieu du parcours de Yaoundé, entre les trous numéro 10 et 11, sur la route d'un hôpital que sa mère, Lydie, n'est jamais parvenue à atteindre. Sa mère, sa référence, son pilier, le dénominateur commun d'une fratrie de six, issue de trois unions, qu'il perd à peine sorti de l'enfance. Six mois après son décès, son père lui présente une nouvelle compagne et les quatre enfants qui vont avec. Sept êtres comprimés dans un deux-pièces, où Issa gère la logistique et se retrouve bombardé petit chef d'une famille qui n'est pas la sienne.
Une histoire d'eau, et c'est la goutte de trop
Une énième brimade du frère de sa belle-mère pour une histoire d'eau qu'il n'est pas allé chercher, et c'est la goutte de trop. Issa claque la porte et devient pendant trois ans un enfant de la rue. De la débrouille, de la peur, de la violence, de la survie. « Un jour, j'ai été arrêté par la police, raconte-t-il. Le lendemain, ils m'ont relâché. Le surlendemain, ils m'ont fait du mal et je me suis juré de ne pas y retourner. Je me suis enfui pour me cacher sur le terrain de golf. »
Le début d'un nouveau chapitre et d'un autre moyen de subsister, en ramassant les balles. « Le golf, c'est ma bouée de sauvetage, résume-t-il. J'adore le foot, je jouais dans des petites équipes du quartier et on me payait un peu. J'avais peut-être de quoi manger une semaine. En ramassant une balle, j'avais de quoi me nourrir pendant un mois ! J'ai commencé à m'intéresser à ce sport parce que sur le terrain ou en dehors, tu es toujours en compétition. Et cet état d'esprit, je l'avais de la rue. Ce petit avantage de dire : Je ne lâche pas, je ne dois pas fermer l'œil, sinon je suis mort au sens propre du terme. »
Sans cette petite balle blanche, Issa serait sans doute resté du mauvais côté du green. « Pour gagner autant, il fallait bien voler, être un bon pickpocket, risquer de se faire attraper, bastonner ou pire, poursuit-il. Dans la rue, tu as peur pour ta vie. Tu te demandes même si cela a un sens de vivre. On regarde les sans-abri avec amertume, comme s'ils ne devaient pas exister… »
De ramassage à caddie, puis professionnel, le jeune homme va peu à peu gravir les marches d'un monde à des années-lumière de son univers. « C'est un grand écart, glisse-t-il. Tu as tellement l'obligation de t'en sortir que la question ne se pose même pas. Dans ta tête, c'est : J'apprends ou je meurs. Alors, je ramassais les balles et je regardais beaucoup les autres jouer. J'ai imité, répété, travaillé, matin, midi et soir. Il n'y a pas de secret. »
Pour s'en sortir, il faut aussi des mains tendues. Issa a su saisir entre autres celle de Zacharie Noah, le père de Yannick, qui a beaucoup œuvré pour la jeunesse et le développement du sport à Yaoundé. « Nous étions carrément comme père et fils, se souvient-il. Je n'avais aucune barrière. Il était très simple avec son entourage. Si on était dix, il prenait soin des dix. Si on était vingt, il prenait soin des vingt. Il parlait de nous comme de ses enfants. Et comme le golf club de Yaoundé était son petit jardin, il partageait ses journées avec nous. C'était vraiment un homme très généreux. Avec lui, tu n'avais pas de crainte. »
« Quand tu te retrouves le seul noir, c'est une autre difficulté »
La deuxième vie d'Issa a commencé. Celle du premier joueur africain à intégrer le circuit de la 3e Division européenne. Un conte de fées, ou presque. « Quand tu te retrouves le seul noir, c'est une autre difficulté, soupire-t-il. Ça commence dès les refus de demandes de visa. Même si tu as du talent, tu ne pars pas avec les mêmes chances. Et quand tu arrives sur un tournoi, tu as le regard des autres. Tu es tout seul à ta table pendant qu'ils discutent ou s'amusent. C'est là qu'être un enfant de la rue m'a terriblement aidé. J'en rigolais presque. Je me disais : Vous êtes assis à côté d'une légende et vous ne le savez pas… »
Depuis de longues minutes, l'athlète camerounais, affable, s'épanche sur ses blessures à l'âme. Mais celles qui marquent le plus les esprits sont celles de sa chair. Deux prothèses en guise de jambes, trois phalanges en moins sur sa main droite et la gauche réduite au pouce. En janvier 2018, une méningite le foudroie lors d'une compétition en Égypte et brise son corps. Pour beaucoup, ce serait la fin de tout. Pour lui, c'est le début d'une troisième vie.
« Là, je me dis que tout est fini… »
« J'ai d'abord abandonné, souffle-t-il. Les médecins m'ont dit qu'il était impossible de rejouer avec ma main gauche. Mais il fallait que je le voie pour l'accepter. » Il part sur un practice à Bruxelles et met toutes ses forces dans sa frappe. La balle parcourt cinquante petits mètres avant de s'arrêter. « Là, je me dis que tout est fini, avoue-t-il. Et je raccroche mon sac. Je ne voulais pas en passer par d'autres opérations ou amputations à la main. Je me mets à coacher un groupe de golfeurs qui ont été mes anciens caddies à Yaoundé et je vais seulement au golf pour leur donner des cours. »
En 2019, ses protégés partent sur un championnat d'Afrique. Le coach, lui, en profite pour aller se ressourcer avec ses trois enfants dans son village à la campagne, loin de toute connexion. « Je suis convaincu que mes joueurs vont tout exploser, explique-t-il, le sourcil froncé. De retour à Yaoundé, je regarde les scores sur ma tablette et je pète un câble comme jamais. Je casse presque tout à la maison ! Je suis tellement fâché… Deux de mes enfants partent se cacher dans leur chambre et la troisième, Malika (5 ans), reste avec moi dans le salon. Elle me demande : Qu'est-ce qui te manques pour que tu joues ? »
« Sur ce coup de malheur, ma fille m'a sauvé la mise »
Issa lui explique qu'il lui faudrait quelque chose pour attraper correctement son club avec sa main gauche handicapée. Et la petite fille revient avec un velcro qui lui sert de menottes quand elle joue au voleur avec sa sœur jumelle. « Là, il est 21 heures, je démarre la voiture et je fonce au practice pour essayer, s'illumine Issa. Et c'est comme ça que je recommence à jouer. C'est magique. Sur ce coup de malheur, ma fille m'a sauvé la mise. Et on a joué au golf jusqu'au petit matin… Là, tout revient d'un coup et je me dis déjà que je serai numéro 1 mondial avec mes prothèses et mon gant spécial. »
Devenu l'un des meilleurs mondiaux en paragolf, l'homme a une foi en lui qui semble inébranlable. Et un phénix en guise de modèle : Tiger Woods. Les hauts et les bas de la star américaine l'ont convaincu que rien n'est jamais joué. « Aujourd'hui, mon rêve est de reconquérir ma carrière de valide, lance celui qui a porté la flamme olympique en 2024, en partant s'équiper pour s'entraîner. Donc, l'objectif 2026 est de jouer avec les valides. J'ai déjà fait quatre compétitions. Deux en Europe où je n'ai pas franchi le cut, deux en Afrique où j'ai terminé 9e et 13e. Je me rapproche. Et j'ai aussi une autre ambition. Les Jeux paralympiques. Pour le golf, il faudra attendre au moins Brisbane en 2032. Alors, je me suis mis au sprint avec l'intention de disputer les Jeux de Los Angeles 2028 en para-athlétisme. »
« Je ne souhaite à personne de basculer de l'autre côté »
Avant qu'il aille reconnaître le parcours francilien où il a remporté l'Open de France paragolf deux jours plus tard, on lui demande quel message il souhaiterait envoyer à sa mère disparue. Le ton devient plus grave, les mots plus pesés. « Qu'on soit croyant ou pas, musulman ou chrétien, il y a une parole qu'on trouve. Et ceux qui suivent cette parole donnent à leurs enfants tous les outils dont ils ont besoin, résume-t-il. Ma maman m'a éduquée dans l'islam et, entre 6 et 9 ans, elle m'a appris à me débrouiller. C'est la plus grosse richesse que j'ai. Je la remercie pour ça. C'est ça qui m'a permis de survivre dans la rue et de rester digne. Je ne souhaite à personne de basculer de l'autre côté. Parce que ça laisse des séquelles qui ne se referment jamais. Le temps guérit parce qu'on apprend à vivre avec ses fêlures. Mais les cicatrices restent… »
« Sauvé par le swing » par Issa Nlareb, 288 pages, aux éditions Alisio. Sortie le 4 juin 2026, prix maximum conseillé 20,90 euros.



