Pierre Sage, le visionnaire qui a métamorphosé le RC Lens
Tout le monde s'accordait en début de saison sur une évidence : Pierre Sage et le RC Lens étaient faits pour collaborer. Cependant, à quelques semaines de la fin du championnat, personne n'aurait pu imaginer les Sang et Or aussi bien positionnés en Ligue 1, à seulement deux matchs d'un titre au Stade de France. L'ancien technicien lyonnais a transformé son équipe en une véritable machine de guerre, qui montre quelques signes de fatigue récemment, grâce à une vision du football résolument novatrice.
Une philosophie de jeu moderne ancrée dans la recherche
Pierre Sage, ce sont ses compagnons de vingt ans dans les méandres du football amateur qui en parlent le mieux. Prenons l'exemple de Karim Mokeddem, actuellement sans club depuis son départ de Créteil en septembre dernier. Ce Lyonnais d'origine a rencontré Pierre Sage lorsqu'il préparait un diplôme d'entraîneur, avant de le retrouver à l'AS Minguettes puis d'entraîner ensemble à Lyon La Duchère en 2018-2019, où Sage était adjoint de Mokeddem. La personne idéale pour évoquer l'entraîneur de l'année.
On qualifie souvent Pierre Sage d'entraîneur chercheur. Mais cette définition est-elle suffisante ? "Au-delà de lire et de chercher, c'est quelqu'un qui est capable d'appliquer ce qu'il apprend", explique Mokeddem. "Parce qu'il y a beaucoup d'entraîneurs-chercheurs donneurs de leçons, mais peu sont capables de faire le transfert entre les apprentissages et le terrain : comment transmettre à ses joueurs à travers des séances d'entraînement. Avoir une belle philosophie de football, c'est ouvert à tout le monde, mais la mettre en place sur un terrain et la diffuser à ses joueurs au quotidien, c'est beaucoup plus compliqué. Et Pierre, là-dessus, il est vraiment fort."
Une méthode nourrie par vingt ans d'expérience
Comment nourrit-il sa philosophie de jeu ? "C'est bien beau de lire des livres, des articles, et d'essayer de faire des copiés-collés de ce qu'on lit ou de ce qu'on pense comprendre. Pierre ne va pas faire les choses en surface", poursuit Mokeddem. "Et c'est ce qui le différencie de beaucoup d'entraîneurs. Parce que beaucoup vont lire deux ou trois articles, aller sur Instagram, Twitter ou Facebook, voir des exercices et faire des copiés-collés. Ce n'est pas Pierre, ça. Pierre, ça fait vingt ans que je le connais. Il y a vingt ans, il était déjà comme ça, c'est dans son ADN."
Quand il se passe quelque chose, il a envie d'aller prendre la connaissance là où elle est. Par exemple, quand il signe au Red Star en 2022, on parle beaucoup de périodisation tactique. Il va alors passer la formation pour l'appliquer ensuite. La périodisation tactique consiste à tout travailler simultanément. On ne peut pas sortir à l'entraînement et travailler uniquement la défense ou l'attaque. Tout est mêlé. Même un coup de pied arrêté ne peut pas être sorti du jeu. On travaille toujours le tout dans son ensemble et Pierre l'a parfaitement compris. Tout se travaille et tout se transmet à partir d'un jeu.
Un partage constant des connaissances
On l'a vu sur plusieurs séquences cette saison avec Lens, Pierre Sage est l'un des rares entraîneurs à expliquer ses méthodes. "Je pense que c'est un des formateurs les plus jeunes qui est intervenu sur des formations fédérales pour le Brevet d'État", note Mokeddem. "En fait, Pierre a toujours eu deux choses en lui : le côté chercheur et le côté partage. Beaucoup de personnes, quand elles font des travaux, les gardent un peu secrets. Mais on est dans un métier, dans une position d'entraîneur où on est obligé d'être dans le partage. Pierre, il a ce truc d'être constamment dans le partage."
Il a pu prendre du temps avec des éducateurs. Quand il va dans les clubs amateurs, il peut trouver des choses qui vont lui servir pour le haut niveau. Surtout pour lui, ce qui est important c'est de savoir d'où l'on vient, et dans les clubs amateurs, on a beaucoup ça. Pierre a un parcours qui lui rappelle cela. Il vient du peuple et il est là pour le peuple.
Une méthode applicable au plus haut niveau
Est-ce que sa méthode est applicable à de plus grands clubs ou a-t-il, avec Lens, le club idéal pour ça ? "Mais avant Lens, Pierre l'avait déjà fait à Lyon", rappelle Mokeddem. "Il n'y a pas une énorme différence entre les résultats au moment où il arrive et au moment où il part. Est-ce que Pierre est capable de faire ce qu'il fait à Lens encore plus haut ? La réponse est dans la question. Il l'a fait à Lyon avec un président atypique. Pierre peut travailler dans n'importe quel club au monde aujourd'hui. Sa prochaine expérience, ça sera dans un bon club à l'étranger. Pierre, là, il est en train de faire quelque chose d'extraordinaire. On va le laisser aller sur la scène de la Ligue des champions."
La nouvelle génération d'entraîneurs français
Est-il la tête de pont de la nouvelle génération d'entraîneurs français, comme Régis Le Bris ou Franck Haise ? "Si je compare avec Haise ou Le Bris, Pierre est encore au début", analyse Mokeddem. "Ils ont beaucoup plus d'années d'expérience. Régis a son expérience à Lorient. Il a une grosse expérience en centre de formation et il est maintenant en Angleterre. J'ai plus envie de comparer à Franck. Au-delà d'apporter au football, ce qu'il apporte au monde amateur, cette fenêtre ouverte sur le monde professionnel, c'est déjà énorme."
"Après, ce n'est pas un révolutionnaire. Pierre a dit une petite phrase dans un documentaire réalisé sur Reynald Denoueix qui le caractérise bien : 'Si j'arrive à apporter, à laisser un héritage un petit peu de ce qu'a fait Denoueix, à son image, ce sera déjà fantastique pour moi.'"
La clé du succès : la liberté dans le cadre
Comment arrive-t-il à convaincre ses joueurs ? "Déjà, une chose importante : Malang Sarr, c'est un très bon défenseur ; Mathieu Udol, une bête de piston ; Adrien Thomasson, un travailleur ; Florian Thauvin, très bon joueur", énumère Mokeddem. "Là où Pierre a été bon, et là où la méthode est bonne, c'est qu'il arrive à construire un paysage mental pour le bien-être du joueur. Les qualités du joueur doivent être au service du développement du collectif, sans brider le joueur."
"Parfois, à trop vouloir cadrer les choses en France, on bride et on enlève la liberté du joueur. Quand je suis parti voir Pierre à l'entraînement, il y avait une structure d'entraînement, une structure de jeu, et par contre, c'est la liberté d'expression du joueur qui est respectée. Et parfois, en fait, à travers la façon dont on entraîne, on peut brider la liberté d'expression du joueur. Aujourd'hui, Pierre a installé à Lens un cadre parfait pour qu'ils s'expriment."



