Au cœur de la ferveur espagnole avant la demie de l'Euro
Ferveur espagnole avant la demie de l'Euro 2024

De notre envoyé spécial à Madrid, il existe un instrument assez infaillible pour mesurer le degré d’implication d’un peuple dans cette grande cause qu’est le football : le chauffeur de taxi. Celui qui nous reconduit à l’aéroport de Madrid est capable d’expliquer comment l’Espagne a brillamment coupé les Bleus en deux, de questionner le double pivot Rabiot-Tchouameni « plus destructeur que créateur » et de pointer les limites de Didier Deschamps dès lors qu’il s’agit de répondre à un problème tactique à l’instant T.

Les Espagnols aiment le football. Ils brûlent de passion pour lui, avec ce que ça implique de toxicité et d’attirance pour les complots arbitraux et le grand cirque du Chiringuito, mais aussi de savoir-faire dans l’ivresse d’un moment aussi important qu’une demi-finale de Coupe du monde.

Du rouge partout et tout le temps à Madrid

À Madrid, les drapeaux de l’Espagne vendus à la sauvette partent comme des Tours Eiffel sur la place du Trocadéro. Tout le monde s’était passé le mot pour sortir en rouge et jaune ou en blanc, selon le maillot de la Roja à disposition dans sa garde-robe, seul, en couple ou en famille. Serveurs, caissiers, ouvriers et même désœuvrés, tous sapés pour le même rendez-vous, cette « première finale » anticipée par Mundo Deportivo dans sa Une de mardi. Malheur aux procrastineurs, la boutique officielle de Gran Via est en rupture de stock sur certaines tailles. « C’est incomparable avec ce qu’on a vu jusqu’ici pendant la compétition, nous confie un vendeur. Aujourd’hui [mardi] c’est particulièrement impressionnant. »

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Les Espagnols cherchaient peut-être à se protéger du fléau français et de son trident offensif qu’ils craignaient comme la peste, à commencer par le local d’adoption, Kylian Mbappé. « Ça aurait été mieux s’il était blessé pour ce match », s’esclaffait Carolina en échangeant un regard complice avec son père. Elle ignorait que l’attaquant français, jusqu’ici brillant, aurait une présence absente sur la pelouse de Dallas, épargnant aux supporters madrilènes la double peine : la douleur de la défaite et la frustration déjà naissante liée au niveau d’épanouissement disparate de l’attaquant selon qu’il porte un maillot bleu ou blanc, bien que la réalité du Français soit plus complexe. « Maintenant qu’on a vu ce dont il était capable sur ce mondial, c’est sûr qu’on en attendra beaucoup plus la saison prochaine, particulièrement sur les efforts défensifs », prévient Enrique, premier arrivé devant la Plaza Seleccion à l’heure où le soleil vous cuirait un œuf par terre.

Dix euros contre une place assise devant la télé d’un bar

Contrairement à nous, ce jeune supporter a bien flairé le coup. Prise d’assaut par la nuée rouge, l’immense fan zone de la capitale espagnole affichait déjà complet quand nous nous y sommes présentés à deux heures du coup d’envoi. « Plus personne ne peut rentrer, il faut repartir dans l’autre sens », s’époumone un agent. Livrée à son désespoir, une partie des recalés se résigne à regarder le match sur son téléphone, pourvu qu’ils restent entre supporters, tandis que les autres se dispersent à travers la ville en quête d’un endroit à même de sauver la soirée.

Va pour le bar à tapas attrape-touristes entre la Gran Via et la plaza del Sol, où les étrangers finissent de toute façon par évacuer les lieux sous la pression des locaux qui s’agglutinent devant l’écran. Après la pause fraîcheur, un Espagnol propose dix euros contre notre place. L’offre sera poliment refusée. Dix euros, c’est à peine une bière et des frites, et certainement pas assez pour convoiter cette place assise avec vue inestimable sur une masse d’Espagnols prête à fournir de l’huile de seum ibérico première pression.

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« C’est pas possible, ils ont payé l’arbitre, ces Espagnols »

Le karma nous punira en nous imposant l’euphorie de l’ennemi, en double portion qui plus est : le bar d’à côté était en avance de 20 secondes et comme on n’en a jamais assez de fêter des buts, tout ce beau monde s’est pris au jeu de la double célébration jusqu’au but annulé de Lamine Yamal. 2-0, la France est éliminée. Sur le chemin du retour, deux voix françaises s’élèvent. « C’est pas possible, ils ont payé l’arbitre ces Espagnols, depuis quand une petite poussette dans le dos c’est penalty, crie l’une d’entre elles avec la plus grande mauvaise foi du monde. Regardez-les là avec leurs maillots rouges, j’ai trop envie de les tarter. » Un peu rude, d’autant plus que l’exercice de la joie dans la victoire - sport national en France - nous a semblé un peu fade au vu de l’importance du résultat. Notre chauffeur de taxi à une théorie là-dessus. « On veut tous la seconde étoile, on est concentrés sur ça. La grande fête, on la fera à la fin si on gagne. »

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