Le trophée de la Champions Cup a été conçu par la maison britannique Thomas Lyte, mais voilà bien longtemps qu'il a élu résidence au sud de la Manche. Pour la sixième année consécutive, samedi, un club français – l'Union Bordeaux-Bègles (UBB) face au Leinster (19-41) – a mis la main dessus. La veille, Montpellier n'avait fait qu'une bouchée de l'Ulster (59-26) en Challenge Cup. Depuis 2021, sur les douze Coupes d'Europe disputées, dix ont été remportées par six clubs français (UBB, Toulouse, La Rochelle, Toulon, Lyon et le MHR), qui n'ont laissé que deux Challenge Cup aux Sharks en 2024 et à Bath en 2025. Ce n'est plus une tendance, c'est une dynastie.
Une domination sans partage
Leo Cullen, directeur du rugby du Leinster, est bien placé pour en parler. Son équipe a perdu quatre finales de Champions Cup qu'elle a disputées face à des clubs français depuis 2022. Mais jamais l'écart n'a semblé aussi grand entre la province dublinoise et son adversaire hexagonal. « La principale différence entre les équipes du Top 14 et nous, c'est la vitesse à laquelle elles jouent, estime Cullen. Regardez Bordeaux : tout ce qu'ils font est exécuté rapidement. C'est un état d'esprit que nous devrions adopter dans notre championnat. »
Le paradoxe du Top 14
Ce qui a sauté aux yeux, samedi dans la touffeur de Bilbao, c'est à quel point l'UBB était supérieure physiquement au Leinster, dans les collisions et les zones de ruck. Pareil constat avait d'ailleurs été fait au sujet de la première période des Bleus face à l'Irlande, en ouverture du dernier Tournoi des Six-Nations. « Notre championnat est terriblement physique, dur, d'une exigence incroyable en termes de présence, de préparation et de fraîcheur, résume Yannick Bru, manager de l'UBB. Si on a deux ou trois joueurs dans les 23 qui ne sont pas prêts à tout laisser sur la pelouse, on ne gagne pas. »
Paradoxalement, l'âpreté du Top 14, le nombre de matchs disputés par les joueurs, notamment les internationaux français, ont souvent été cités comme des explications aux difficultés de l'équipe de France face aux autres meilleures nations du monde, en particulier l'Afrique du Sud. Les Bleus, qui courent toujours après une première couronne planétaire, ont été rossés en novembre dernier par des Springboks pourtant en fin de saison, au réservoir presque sans fin de joueurs surpuissants et qui passent davantage de temps ensemble.
Moyens différents
Mais en ce qui concerne le rugby de clubs, la France semble avoir pris plusieurs longueurs d'avance sur ses concurrents. L'URC (clubs irlandais, écossais, gallois, italiens et sud-africains) et la Premiership ont été plombés par les conséquences de la crise Covid ou par une gestion financière hasardeuse, même si les Anglais relèvent la tête, dans le sillage de Bath et Northampton. Le Top 14 est de loin le championnat qui génère les plus gros revenus, avec des droits TV, des partenariats et des affluences en progression, ce qui permet d'attirer des joueurs talentueux et d'en conserver d'autres.
« Les clubs français fonctionnent avec un modèle différent du nôtre, nous n'avons pas accès à certains talents étrangers auxquels ils ont accès, rappelle Leo Cullen. Nous investissons donc énormément dans nos jeunes joueurs et dans notre académie. » C'est vrai, même si la politique des quotas de Jiff (joueurs issus des filières de formation) a nettement incité les clubs de Top 14 à miser sur la formation. Et lorsque l'on tient compte du paiement d'une partie des salaires par la fédération irlandaise, le Leinster dispose d'une force de frappe financière similaire à celle de l'UBB (40 millions d'euros de budget).
Un nouveau format ?
Malgré une priorité accordée à la Champions Cup, une équipe quasiment similaire à celle de l'Irlande, et un temps de jeu très surveillé pour ses joueurs internationaux, le Leinster ne fait plus tout à fait le poids face aux meilleures écuries françaises, et peine face à Toulon, neuvième du Top 14, en demi-finale. Il peine aussi à se renouveler, en dépit de l'arrivée de l'entraîneur champion du monde sud-africain Jacques Nienaber. L'évolution des règles du rugby, de plus en plus favorables à l'attaque et à la vitesse, correspond davantage à l'UBB et Toulouse, les deux équipes françaises du moment, portées par des joueurs hors-norme (Dupont, Bielle-Biarrey…).
Si San Mamés était plein pour cette finale, comme le Principality Stadium de Cardiff l'an passé, l'EPCR ne peut pas ignorer qu'une telle domination d'un pays ne sert pas les intérêts de la Champions Cup à long terme. Puisque les clubs français ne comptent pas s'arrêter de bien travailler, un nouveau format pourrait amener davantage de piment : les Anglais pousseraient pour un passage de 24 à 16 équipes – ce qui ne laisse pas les Français insensibles – voire une suppression de la phase de poules. Ce n'est sans doute pas pour tout de suite.



