Les supporters norvégiens ont déferlé sur l'Amérique avec leur « Viking Row ». Après la victoire contre le Sénégal (3-2) qualifiant la Norvège pour le tableau final, les joueurs ont communié avec leur public en ramant en rythme comme l'équipage d'un drakkar, scandant « Ro ! » en chœur. Dix ans après le clapping islandais de l'Euro 2016, cette célébration scandinave est partout : à Times Square, dans un escalator à Boston, sous la tempête près des stades, et sur les réseaux sociaux. Jusqu'au Parlement norvégien (Storting), où les députés ont ramé de concert pour soutenir l'équipe nationale, une séquence insolite devenue virale.
Un engouement général pour le Viking Row
Cette chorégraphie, qui rappelle la « Pena Baiona » des supporters de l'Aviron Bayonnais en rugby, est une cerise sur le gâteau pour les Norvégiens. Les Løvene (Lions) ont pris un départ parfait avec deux victoires contre l'Irak (4-1) et le Sénégal (3-2). La horde rouge navigue sur un petit nuage avant d'affronter l'équipe de France ce vendredi soir à Boston pour la première place du groupe, faisant la fierté des 5,9 millions d'habitants du pays des Fjords.
La communication viking divise en Norvège
Mais l'esthétique viking, reprise de longue date par les supporters avec leurs casques à cornes en plastique, est moins consensuelle qu'il n'y paraît. Pour marquer le retour de son équipe masculine au Mondial après 28 ans d'absence, la fédération norvégienne a misé sur les Vikings sans retenue. Sur les maillots, les noms des joueurs sont floqués de caractères imitant des runes nordiques. La chanson composée pour l'occasion honore le « sang viking » qui coule dans leurs veines. Mais c'est la photo officielle qui a poussé le plus loin les curseurs : cheveux tressés, habits médiévaux, visages sombres, les vingt-six sélectionnés posent avec lances, haches et boucliers ronds. Sur le lac en arrière-plan, des embarcations d'époque complètent ce cliché délicieusement kitsch.
Sur les réseaux sociaux, les images du shooting intitulé « The Vikings are Coming » font le tour du monde, déclenchant des réactions amusées. Mais en Norvège, de nombreuses voix s'élèvent contre une mise en scène jugée d'un autre temps. « Ringard », « réac », « hypermasculiniste », voire « d'extrême droite », les médias norvégiens s'en donnent à cœur joie, relève le Courrier International. Une polémique qu'avait anticipée le photographe écossais David Yarrow, à l'origine de l'idée. « Je savais que cela pourrait susciter des critiques, mais je voulais jouer sur ce sentiment de voyage qui remonte aux Vikings, comme s'ils prenaient la mer pour l'Amérique », a-t-il défendu dans The Athletic.
Des voix s'élèvent pour défendre l'initiative
Parmi les défenseurs de l'initiative viking, le député communiste Mimir Kristjansson compare les runes nordiques aux motifs aztèques des maillots mexicains. Il refuse de laisser les symboles historiques à l'extrême droite : « Les peuples nordiques n'appartiennent pas aux nazis, mais aux peuples des pays nordiques. J'en ai assez de ces extrémistes de droite venus de l'autre bout du monde qui arborent des marteaux de Thor et se promettent d'aller au “Valhalla”. Vous n'y avez pas votre place ! »
Ce débat virulent n'a pas éclaté en Norvège par hasard. Le pays compte parmi les plus progressistes et égalitaires sur la planète football. En témoigne le succès de son équipe féminine, championne du monde dès 1995 et régulièrement dans le tableau final des grandes compétitions. Depuis 2017, les joueuses touchent les mêmes montants de primes que leurs homologues masculins, une égalité salariale qu'attendent toujours les Françaises. Cette politique volontariste est incarnée par Lise Klaveness, présidente de la fédération nationale depuis 2022, figure de l'opposition à Gianni Infantino, patron de la Fifa. Elle avait notamment critiqué l'attribution du Mondial au Qatar et le traitement des travailleurs migrants.
En se penchant sur cette bisbille scandinave, difficile de ne pas imaginer ce qu'aurait donné sa version française. Aurait-on eu droit à Kylian Mbappé en braies gauloises, glaive à la main et lèvres au bord d'une corne remplie de cervoise ? Ou Adrien Rabiot en bas de soie, manteau à fleurs de lys et sceptre royal ? Le tout immortalisé au parc du Puy du Fou.



