Une décision inattendue qui bouleverse les célébrations
Alors que les Marocains se préparaient à célébrer l'Aïd-el-Fitr dans une atmosphère de fête et de retrouvailles familiales, l'annonce est tombée comme un coup de tonnerre. Le 17 mars, le jury d'appel de la Confédération africaine de football (CAF) a déclaré le Maroc vainqueur de la Coupe d'Afrique des Nations 2025 sur tapis vert, suite au forfait du Sénégal. En quelques heures à peine, cette décision s'est propagée dans tout le pays, des rues animées de Rabat aux colonnes des journaux nationaux.
Le droit comme unique arbitre
La Fédération royale marocaine de football (FRMF) a immédiatement salué « l'application stricte du règlement encadrant la compétition », précisant que sa démarche n'avait « jamais eu pour objet de contester la performance sportive des équipes, mais uniquement de demander le respect des règles ». Cette position claire déplace le débat du terrain de jeu vers le terrain juridique.
Dans les médias marocains, cette lecture est largement relayée. « La sanction prononcée par la CAF crée une forme de jurisprudence. Elle envoie un message clair : aucun contexte, aucune pression, aucune émotion ne saurait justifier de s'affranchir des lois du jeu », écrit le média Médias24. L'argumentaire est consolidé par Me Mourad El Ajouti, président du Club des avocats au Maroc, qui souligne que « la décision du Jury d'appel de la CAF constitue une application stricte du principe de légalité réglementaire ».
Une victoire juridique au récit contesté
Certains observateurs voient déjà plus loin que le simple cas d'espèce. « Cette affaire est appelée à faire jurisprudence. Elle marque un tournant important. Sans cette décision, il n'y aurait pas eu de sanction, et donc pas de justice », analyse la journaliste Sara Ibriz dans Médias24. Elle note même que « depuis cette finale, trois à quatre cas similaires ont déjà été observés dans le monde, notamment en Turquie ».
Mais cette victoire juridique n'épuise pas la question de sa réception. « En définitive, le Maroc a remporté ce titre par la voie de la légalité. Reste désormais à en construire la légitimité dans les esprits, dans les différentes opinions publiques », résume Médias24. Une phrase qui dit tout : avoir raison ne suffit pas toujours à convaincre.
Du football aux tensions régionales
Très rapidement, le débat a débordé du cadre strictement sportif pour révéler des tensions régionales plus profondes. Dans une partie de la presse marocaine, la controverse est perçue comme le révélateur d'un malaise plus large.
Karim Boukhari, dans sa chronique « Ce grand méchant Maroc » publiée par Le360, rappelle d'abord la logique réglementaire : « Quand une équipe sort du terrain, elle est déclarée forfait et perd le match. À partir du moment où cette règle n'a pas été appliquée, le Maroc a été lésé. C'est aussi simple que cela. » Mais il ajoute aussitôt : « Il ne peut en aucun cas justifier le “bashing” anti-Maroc que l'on nous donne à voir et à entendre en ce moment ».
Tarik Qattab évoque quant à lui un « emballement médiatique, surenchère politique, discours outranciers et insultes pures et simples », estimant que « le voisin de l'Est semble avoir transformé un verdict réglementaire en affaire d'État, révélant une hostilité exacerbée où le sport sert de catalyseur à des tensions bien plus profondes ».
Le cas Regragui et les critiques internes
Cette séquence a également ravivé un débat interne plus sensible : celui du traitement réservé à Walid Regragui, le sélectionneur de l'équipe nationale. Avant même la décision de la CAF, l'entraîneur avait été la cible de critiques virulentes.
Fouad Laroui, dans Le360, dénonce ce procès expéditif : « Il s'en est allé sans gloire. Il s'en est allé sous la pression de râleurs impénitents dont aucun n'a jamais entraîné une équipe de football, dont la plupart n'ont même jamais joué un match officiel ». Et de rappeler le paradoxe : « Tout observateur impartial ne peut qu'être stupéfait par le fait qu'un entraîneur qui a fait de son équipe l'une des douze meilleures du monde selon la FIFA [...] soit à ce point contesté dans son propre pays ».
Le poids du timing et la construction du récit
Yassine Majdi, dans TelQuel, formule sans détour l'inconfort que le verdict n'a pas totalement dissipé dans son éditorial « Coupable d'avoir raison ». Ce deuxième titre, après celui de 1976, « nous l'avons “décroché” par la voie d'un jury d'appel deux mois après les faits. Il a été attribué dans une salle d'audience par des juges froids plutôt que dans un stade effervescent ».
Sur le fond, pourtant, aucune ambiguïté : « Le Sénégal a quitté la pelouse. Le Sénégal a perdu. » Mais c'est le timing qui interroge : « Cette décision aurait dû tomber le 18 janvier et non pas le 17 mars ». Car entre-temps, explique-t-il, « un narratif alternatif émerge » et « le Maroc est toujours sur le banc des accusés ». D'où cette conclusion, qui dépasse largement le cadre du football : « il faut cesser de croire que la justesse d'une cause suffit à la faire entendre ».
Le Maroc a incontestablement gagné sur le terrain du droit. Mais dans l'univers du football comme en politique, une victoire ne s'impose véritablement que lorsqu'elle est également reconnue dans les esprits et les cœurs. Sur ce terrain-là, le match est encore en cours, et l'enjeu dépasse désormais largement le cadre sportif pour toucher à la perception internationale et aux relations régionales.



