Ultra-trail : pourquoi les femmes excellent mais restent sous-représentées
Ultra-trail : le paradoxe des femmes, excellentes mais sous-représentées

Plus la distance s'allonge, moins les femmes s'inscrivent ; mais plus elle s'allonge, plus leurs performances se rapprochent de celles des meilleurs hommes. C'est le paradoxe documenté par Mathilde Plard, chercheuse au CNRS, dans une tribune publiée le 23 août 2026, alors que la 23ᵉ édition de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc se tient du 24 au 30 août 2026. Elle s'appuie sur deux bases de données ouvertes qu'elle a constituées : TRAILGENDER (95 pays, 15 848 éditions) et ITRA Phase 0 (126 pays, 21 177 épreuves), à partir des classements de l'Association internationale de trail-running (ITRA).

Des chiffres qui contredisent l'idée d'une infériorité féminine

Sur 10 kilomètres, les femmes représentent 40 % des partants, et la meilleure réalise un temps 19 % plus long que le meilleur homme. Sur 100 miles (160 km), elles ne sont plus que 16 % des participants, mais l'écart de performance tombe à 4,5 %. Au-delà de 200 kilomètres, moins de 10 % des participants sont des femmes, et l'écart n'est plus que de 3 %. Le paradoxe est donc double : sur les courses courtes, les femmes sont nombreuses mais l'écart avec le top masculin est large ; sur les ultras, elles sont rares mais l'écart s'effondre.

Cette régularité est illustrée par la performance de l'Américaine Rachel Entrekin, kinésithérapeute de 34 ans, qui a remporté le 9 mai 2026 le Cocodona 250 (402 kilomètres) en Arizona, devenant la première femme à gagner cette épreuve au classement général, avec un record absolu pulvérisé et plus d'une heure d'avance sur le premier homme (selon iRunFar). Un exploit salué par la presse comme un « moment historique », mais qui, selon la chercheuse, n'est pas un accident : il s'inscrit dans une tendance de fond.

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La physiologie donne un avantage relatif sur l'extrême

Une revue de référence parue dans Sports Medicine en 2021 établit que l'écart entre les meilleures performances, d'environ 10 % au marathon, tombe « aussi bas que 4 % » en ultra-endurance. Cet avantage s'explique par une meilleure résistance à la fatigue et une gestion plus économe de l'énergie, mais il ne compte « que dans les épreuves d'endurance extrême », précisément celles que les femmes disputent le moins. La chercheuse souligne aussi un revers négligé : les ultra-traileuses comptent parmi les plus exposées au déficit énergétique relatif dans le sport, un décalage durable entre les calories brûlées et celles avalées, qui dérègle les hormones, fragilise les os, affaiblit l'immunité et peut interrompre les cycles menstruels. Le Comité international olympique n'en a fixé la définition qu'en 2023.

L'endurance n'est pas qu'une affaire de watts. Une enquête canadienne de 2026 a suivi sept coureuses pendant un ultra de six jours. Les premiers jours, chacune traite sa douleur comme un problème individuel, plusieurs la dissimulent pour ne pas « paraître faibles ». Au troisième jour, l'épuisement fait céder cette carapace : elles se mettent à courir ensemble, à nommer ce qu'elles endurent, à s'entraider aux ravitaillements. À l'arrivée, elles ne mesurent plus leur réussite au nombre de kilomètres, mais au fait d'avoir tenu ensemble. Une façon de courir l'ultra que la culture sportive dominante, tournée vers l'exploit solitaire, n'avait pas prévue.

Un filtre social, pas une fatalité biologique

La réponse à la sous-représentation est sociale, et la géographie le montre. Sur la même distance, l'atlas mondial de la féminisation recense 34 % de finishers au Canada, 31 % aux États-Unis, mais seulement 17 % en France, pourtant premier marché mondial. Les enquêtes auprès des coureuses et les comparaisons entre coureuses et coureurs le confirment : temps d'entraînement rogné par les tâches domestiques, coût du matériel et des dossards, manque de modèles, insécurité à s'entraîner seule, de nuit. Celles qui s'alignent sur 100 miles ou 250 miles forment une cohorte doublement sélectionnée : d'abord par la société, ensuite par la course. On prend alors pour une exception biologique ce qui est le produit d'un filtre social.

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Cette histoire est pourtant riche d'exemples oubliés. Dès 1878, à Brooklyn, la « pédestrienne » britannique Ada Anderson couvre un quart de mile toutes les quinze minutes, jour et nuit, près de 28 jours durant. Un siècle plus tard, entre 1989 et 2003, l'Américaine Ann Trason gagne quatorze fois la Western States 100 et finit deux fois deuxième au classement général. En 2017, Courtney Dauwalter remporte le Moab 240 dix heures devant le deuxième ; en 2019, la Britannique Jasmin Paris gagne la Spine Race en tirant son lait aux ravitaillements, avant de devenir en 2024 la première femme à finir la Barkley Marathons, à moins de deux minutes de la barrière horaire. Faute de mémoire médiatique, chaque exploit est de nouveau célébré comme une « première ».

Des avancées, mais des données encore opaques

Le sujet s'organise : l'ITRA a lancé une Women's Trail Day ; des associations imposent des standards d'équité aux organisateurs – Trail Sisters aux États-Unis, SheRACES au Royaume-Uni, fondée par Sophie Power, dont la photo allaitant son bébé à un ravitaillement de l'UTMB 2018 a contribué à la politique de report de dossard pour grossesse adoptée en 2023 ; des médias portés par des femmes donnent la parole aux coureuses, des podcasts Culotte & TRAIL et Femme de trail à la revue Grand Trail ou au magazine américain RunHer.

Un chiffre appelle cependant à la prudence : pour courir l'UTMB, il ne suffit pas de s'inscrire, il faut passer par une loterie. On y entre en accumulant des « pierres », gagnées en terminant d'autres courses du circuit de la marque – une à quatre selon la distance. Plus on en possède, plus on pèse lourd dans le tirage : les coureurs sélectionnés pour 2026 en comptaient 11 en moyenne. Or, les femmes ne représentent que 18 % des candidatures déposées pour l'UTMB 2026, alors même que l'organisation communique sur une féminisation « à petits pas ». Ce pourcentage ne dit que combien ont franchi cette première porte, pas combien voulaient courir ni combien se sont élancées : ces effectifs, course par course et par sexe, ne sont pas rendus publics. Tant qu'ils resteront invisibles, on continuera de prendre les effets d'un système de sélection pour un manque d'envie.

Le paradoxe ne se lèvera ni par un exploit isolé ni par une moyenne qui grimpe. Il faudra des données ouvertes et désagrégées, des audits, et un travail de mémoire qui inscrive Ann Trason, Courtney Dauwalter, Jasmin Paris ou Rachel Entrekin dans une histoire continue, aux côtés de Kilian Jornet et Eliud Kipchoge. C'est aussi ce que la chercheuse et ses collègues (Deschamps et Hallez) chercheront à comprendre dans une thèse codirigée avec l'équipe de la clinique du coureur, à partir de l'automne 2026 : ce qui, au-delà du corps, permet à ces femmes de tenir. Les chercheurs appellent cela la « flexibilité psychologique » – cette capacité à accueillir l'inconfort au lieu de lutter contre lui, à réviser son objectif en pleine course plutôt que de s'y accrocher jusqu'à la rupture. Sur trente heures d'effort, cette compétence pèse peut-être autant que la consommation maximale d'oxygène. Rachel Entrekin a gagné une course. Sa victoire ne prouve pas que l'égalité est advenue : elle montre ce dont une femme est capable lorsqu'elle parvient jusqu'à la ligne de départ. La vraie question est celle de toutes les autres – celles qui n'y parviennent jamais.