Au lycée Rouvière à Toulon, l’usage du téléphone portable est désormais encadré par un compromis original : les élèves peuvent consulter leur smartphone uniquement sous les pins de la cour, alors que la loi interdit les téléphones dans les établissements scolaires. Le proviseur, Nicolas Rougier, assume cette décision, prise pour des raisons de sécurité, alors que l’établissement accueille 1 500 élèves.
La sonnerie retentit. Il est 16 heures et des dizaines d’élèves du lycée Rouvière à Toulon ont quitté leurs salles de classe pour prendre l’air. En ce deuxième jour de rentrée, les adolescents ont beaucoup à se dire, à raconter, à découvrir les uns des autres. Les téléphones portables sont tirés des sacs, mais rien à voir avec une déferlante numérique. Les usages restent mesurés. Au centre de cet établissement, la magnifique pinède ombragée, peuplée de bancs, est devenue le lieu officiel pour consulter son smartphone.
Une « pinède connectée » assumée par le proviseur
Cette « pinède connectée » est une décision assumée par le proviseur, Nicolas Rougier : « On a la chance d’avoir un espace assez grand pour y permettre l’usage des téléphones. Si je devais appliquer la loi à la lettre, j’enverrais 1 500 élèves sur le parvis, mais je m’y refuse. Je ne veux pas qu’ils s’agglutinent à proximité d’une route très fréquentée, c’est une question de sécurité. »
Informée le 21 juillet de l’entrée en vigueur de la loi le 1er septembre, la direction de l’établissement a donc fait le choix de sanctuariser un espace de connexion. En l’absence de casiers « pas encore financés par l’État et la Région » et sans passage en force. « Cela fait déjà trois ans que l’usage du téléphone est interdit en classe et dans les bâtiments. On est donc dans une continuité appuyée par une loi qui donne un cadre légal clair », salue Nicolas Rougier, également secrétaire académique ID-FO pour le personnel de direction.
Des élèves partagés, des dérogations prévues
Inscrites en terminale techno, Léa, Elena et Ambre en sourient : « On va moins pouvoir utiliser notre téléphone mais en vrai, ça ne change pas grand-chose. Il était interdit de base en classe et à la cantine. On l’utilisait essentiellement à l’extérieur, parfois dans les couloirs pour consulter Pronote afin de savoir quelle classe rejoindre. »
En réponse, le proviseur envisage de limiter les changements de classe, quitte à laisser des cases vides dans les agendas en cas d’absence d’un professeur. Cela fera l’objet d’une dérogation. Idem pour les usages pédagogiques, pour la dizaine d’élèves diabétiques qui se servent d’une application et le passage à la cantine avec le scan d’un QR code. « On va leur permettre de biper avec leur téléphone et de le ranger immédiatement après dans leur sac », indique Nicolas Rougier. Des courriers adressés aux parents et aux élèves sont déjà partis pour les informer de ces adaptations.
Il faudra aussi se pencher sur le cas des formations post-bac. « On est étudiants, inscrits à l’université, mais on doit appliquer les règles du lycée, s’agacent Lucas, Ihsane, Jérémy et Mathis, futurs ingénieurs en classe préparatoire aux grandes écoles. On révisait beaucoup sur le téléphone, les maths et la physique, souvent des définitions, des théorèmes. On a des corrections de travaux dirigés à faire sur Google drive. Mais là, même au CDI, on ne peut plus le faire sur nos téléphones ou une tablette », pointent-ils. « C’est contre productif pour ceux qui veulent bosser avec des moyens modernes », regrette l’un. « On pourrait avoir un statut à part », suggère un autre.
Confiscation et sanctions prévues
Toutes ces crispations seront étudiées et feront l’objet de dérogations dans les semaines à venir. Mais dans ce maelström d’usages à réguler, une nouvelle règle est intangible : la confiscation. Si un élève dégaine son téléphone en classe ou au sein d’un bâtiment, il peut être confisqué, mis sous pli dans le bureau du proviseur et récupérable uniquement en fin de journée. « Et s’il y a des récidives, il y aura des sanctions », appuie le patron du lycée.
« Il faut que tous les professeurs le fassent sinon ce n’est pas gérable. Il faut tenir le cap… », estime Delphine Planavergne, professeur d’histoire-géographie qui émet des doutes depuis la salle des profs sur la réponse collective. « Ils sont accros, c’est impressionnant », rapporte Stéphane Porchia, professeur d’atelier sur machine-outil. « Je pense que ça va rentrer dans les mœurs et tant mieux. En atelier, ils cachaient les téléphones sur eux et dans les trousses pour utiliser les réseaux et l’IA. Ils perdaient vite le fil. Là, cette mesure va amener davantage de concentration », prophétise-t-il.
« Les confisquer, c’est extrêmement bien. Ils vont gagner de la liberté car ils sont prisonniers de leurs téléphones. Ils vibrent en continu avec les notifications car ils ont l’impression que s’ils ne les reçoivent pas, le monde va s’écrouler. Ils n’ont aucun répit pour l’apprentissage et la vie. Ils sont accros, c’est impressionnant », juge sans fard Alice Chaffard, professeur de physique. « On s’attaque à un désapprentissage de dix ans… » Vaste programme.



