Le 19 juin 1986, Coluche meurt dans un accident de moto sur une route du Sud de la France. L'humoriste, qui faisait rire sur Canal+ et venait de lancer les Restos du Cœur, laisse une foule d'enfants orphelins. Dans la cour de récré, la tristesse est générale. L'instituteur demande une rédaction à ses élèves. L'un d'eux écrit : « Nous n'entendrons plus ton cœur généreux et humoristique. Ta franchise, tes Restaurants du Cœur, ta lutte contre le racisme, tu es dans nos cœurs, une âme généreuse. » Le maître l'emmène chez le directeur, qui le félicite. L'enfant ressort rouge de fierté, mais la gorge serrée, comprenant pour la première fois ce que signifie mourir.
Un été de convalescence devant la télévision
L'été commence pourtant de façon banale. Au dernier cours de gymnastique, l'auteur se fait une entorse. Résultat : résidence surveillée dans le canapé-lit du salon de ses grands-parents. La chaleur est écrasante – à Paris, paraît-il, on se baigne dans les bassins du Trocadéro. L'ennui chevillé au corps, il regarde l'été par la petite lucarne. Aux trois chaînes historiques – TF1, Antenne 2 et FR3 – se sont ajoutées Canal+ et La Cinq. En Lorraine, on capte aussi RTL Télévision, mais pas encore TV6, cette chaîne bizarre qui ne diffuse presque que des clips.
Sur Antenne 2, Dorothée règne sur les mercredis et les vacances avec Récré A2. Les adultes ne comprennent rien à Goldorak, Albator ou Candy, mais les enfants vivent dans ces univers et ceux des Mondes engloutis, de Clémentine, de Bibifoc ou des Maîtres de l'Univers. Sur TF1, l'autre refuge s'appelle Croque Vacances : Claude Pierrard et ses marionnettes présentent dessins animés et reportages. Pourquoi sortir – surtout avec une cheville immobilisée – quand on peut enchaîner Capitaine Flam, Punky Brewster et Dare Dare Motus ?
La main de Dieu et le but du siècle
Ce qui sauve cet été de convalescence, c'est le football. Le Mondial mexicain a envahi le salon et, décalage horaire oblige, certains matchs se jouent en pleine nuit. La tante se lève pour les voir en direct ; le grand-père préfère les revoir le lendemain.
Le 22 juin, Argentine-Angleterre. À la 51e minute, un petit numéro 10 saute devant le gardien anglais et pousse le ballon dans les filets… avec la main. L'arbitre ne voit rien. But accordé. Le scandale est immédiat. La formule de Maradona deviendra célèbre : « Un peu avec la tête de Maradona, un peu avec la main de Dieu. » Quatre minutes plus tard, le même homme récupère le ballon dans son camp, élimine plusieurs Anglais et marque ce que beaucoup considèrent comme le plus beau but du Mondial. La triche, puis le génie. En quatre minutes. L'Argentine soulèvera la Coupe en battant l'Allemagne. Les Bleus de Platini termineront troisième – lot de consolation au goût amer d'une demi-finale encore perdue contre les Allemands.
Tchernobyl et les salades du jardin
L'été 1986, c'est aussi celui où on mange peu de salades, mais où on en raconte beaucoup à la télé. Depuis avril, un mot bizarre est entré dans les conversations des adultes : Tchernobyl. Un réacteur nucléaire soviétique a explosé en Ukraine. À l'antenne, le professeur Pellerin explique que le fameux nuage radioactif se serait arrêté pile à la frontière. En Lorraine, les adultes plaisantent : le nuage a vu les douaniers allemands, a pris peur et a fait demi-tour.
L'Est de la France est la région la plus exposée – on l'apprendra bien plus tard – et par précaution, on évite la salade du jardin du grand-père. Avec le recul, l'auteur croit que Tchernobyl a fissuré, pour beaucoup de Français, une part de confiance dans la parole officielle. À dix ans, il ne comprenait pas cela. Il voyait seulement des adultes regarder autrement les légumes de leur propre jardin.
Le Top 50 comme boussole musicale
Le Top 50 de Marc Toesca et son « Salut les p'tits clous » sur Canal+ en clair est la boussole. Chaque semaine, le classement tombe comme un verdict. Dans la maison, pourtant, c'est un absent qui domine la bande-son : Balavoine, disparu dans un accident au Paris-Dakar. L'Aziza passe à la radio, et on monte le volume.
Le reste du Top 50, c'est un embouteillage de synthétiseurs et de refrains entêtants : Jeanne Mas (En rouge et noir), Stéphanie de Monaco (Ouragan), Images (Démons de minuit), Madonna (Papa Don't Preach), Europe (The Final Countdown)… L'auteur préfère la fraîcheur insolente de Niagara et leur Amour à la plage. Mais une chanson le fascine autant qu'elle scandalise la maisonnée : Libertine de Mylène Farmer. Le clip en costumes XVIIIe, signé Laurent Boutonnat, fait tellement jaser qu'on en parle jusque dans la cuisine – même sans l'avoir vu. La grand-mère lève les yeux au ciel, le grand-père fait mine de ne pas écouter, et l'auteur comprend confusément qu'il existe un territoire où la musique ne sert plus seulement à danser, mais à provoquer.
La Géode et la Cité des Sciences
La cheville consolidée, direction Paris pour découvrir la Cité des sciences, à la Villette, qui vient d'ouvrir ses portes. Un vaisseau de verre a poussé sur les anciens abattoirs, et devant lui trône la Géode, gigantesque boule d'argent et salle de cinéma où les images semblent tomber sur le spectateur. Sur grand écran, l'été porte l'accent de Provence : la grand-mère, grande fan d'Yves Montand, emmène l'auteur voir Jean de Florette de Claude Berri. L'auteur aurait préféré 37°2 le matin, mais la grand-mère dit que ce n'est pas de son âge.
« Top Gun » fait de Tom Cruise une icône absolue
À la fin de l'été, le film qu'on veut tous voir, c'est Top Gun, attendu le 17 septembre. Take My Breath Away, interprétée par Berlin et composée par Giorgio Moroder, est un triomphe mondial. Lunettes Ray-Ban, blouson d'aviateur, allure de pilote de chasse… Le clip, ponctué d'images du film, a transformé Tom Cruise en icône absolue. La preuve, il fait la une de OK Magazine. Chez les filles, les posters de l'acteur remplacent ceux du Club Barbie ; chez les garçons, les pilotes de chasse détrônent Goldorak. L'auteur ne le sait pas encore, mais cet été 1986, il vient de dire adieu à son enfance.



