La barbe dessinée et la moustache travaillée ne sont plus l'apanage des hipsters ou des barbus traditionnels. Selon une enquête menée par l'Institut français d'opinion publique (Ifop) pour le compte de la marque de soins masculins Bulldog, 42 % des hommes français de 18 à 65 ans portent aujourd'hui une barbe ou une moustache, contre 28 % en 2015. Cette progression de 14 points en une décennie témoigne d'une réhabilitation du poil chez l'homme, analysée par les sociologues comme un marqueur identitaire fort.
Un phénomène générationnel et social
L'étude, réalisée en mai 2026 auprès d'un échantillon représentatif de 1 005 hommes, révèle que la tendance est particulièrement marquée chez les 25-34 ans : 56 % d'entre eux arborent une pilosité faciale, contre 38 % chez les 50-64 ans. « Le poil est devenu un accessoire de style, au même titre qu'une coupe de cheveux ou une paire de lunettes », explique le sociologue François de Singly, spécialiste des mutations de l'intime. « Il permet d'exprimer une individualité tout en renvoyant à des codes de virilité revisités. »
Les motivations des hommes interrogés sont diverses : 34 % citent l'esthétique, 28 % la commodité (ne pas avoir à se raser tous les jours), et 22 % l'affirmation de soi. « La barbe est devenue un signe de maturité et de sérieux dans le monde professionnel », note l'étude, qui souligne que 31 % des cadres portent une barbe, contre 25 % des ouvriers.
Un marché en pleine expansion
Cette réhabilitation du poil a des retombées économiques. Le marché des soins pour barbe (huiles, baumes, cires) a bondi de 45 % entre 2020 et 2025, atteignant 120 millions d'euros en France, selon le cabinet de conseil Xerfi. « Les hommes investissent du temps et de l'argent dans l'entretien de leur pilosité, ce qui était impensable il y a vingt ans », observe Claire Léost, analyste chez Xerfi. Les ventes de tondeuses à barbe ont également progressé de 22 % sur la même période.
Les barbiers, longtemps en déclin, connaissent un renouveau. Le nombre de salons de coiffure spécialisés dans la barbe a augmenté de 60 % depuis 2019, passant de 800 à 1 280 établissements en France. « Le client type a entre 25 et 40 ans et vient pour une taille de barbe ou une moustache travaillée », témoigne Julien, barbier à Paris depuis 2018. « C'est devenu un rituel, un moment de soin pour soi. »
Un retour aux sources ou une mode passagère ?
Pour certains historiens, cette tendance s'inscrit dans un cycle long. « La pilosité masculine a toujours été un indicateur de normes sociales », rappelle l'historien Ivan Jablonka, auteur de Des hommes justes. « Au XIXe siècle, la barbe était signe de sagesse ; dans les années 1920, le rasage de près symbolisait la modernité ; aujourd'hui, le poil revient comme une réaction à l'uniformisation des apparences. »
Cependant, 18 % des hommes interrogés par l'Ifop estiment que la mode de la barbe est « exagérée » et 12 % disent qu'ils la laisseront pousser « tant que ça reste tendance ». « La barbe est devenue un marqueur générationnel, mais elle pourrait s'essouffler », prévient François de Singly. « Les jeunes générations cherchent sans cesse de nouveaux codes pour se distinguer. »
Quoi qu'il en soit, la réhabilitation du poil chez l'homme est un phénomène bien ancré, qui interroge les rapports entre masculinité, apparence et identité. Comme le résume l'étude : « La barbe n'est plus un simple attribut naturel, mais un choix esthétique et identitaire, reflet des évolutions de la société. »



