Le système de santé périnatal français traverse une crise majeure, marquée par une redéfinition des rôles que beaucoup appellent le « grand glissement ». Lors du 24e congrès Gynazur, organisé à Antibes – Juan-les-Pins, professionnels de terrain, médecins et représentants syndicaux se sont réunis pour débattre de cette épineuse transition. Les interventions ont mis en lumière une urgence partagée : garantir l’accès aux soins pour les femmes, tout en évitant une guerre de territoire entre sages-femmes et gynécologues.
L’accès aux soins, moteur de la réorganisation
Pour Audrey Bourguignon, sage-femme libérale à Nice, les données démographiques plaident largement en faveur d’une réorganisation : le nombre de gynécologues a chuté de 11 % depuis 2010, tandis que les effectifs de sages-femmes augmentent de plus de 3 % par an. « Avec 25 à 30 millions de femmes nécessitant un suivi en France, il y a du travail pour tout le monde. La sage-femme est la professionnelle de premier recours pour la physiologie, c’est-à-dire le fonctionnement normal du corps (grossesses sans complication, contraception, frottis), laissant au gynécologue le soin de traiter la pathologie sans aucune limite thérapeutique (cancers, endométriose). » L’objectif n’est donc pas d’opposer les professions, mais d’améliorer le parcours de la patiente.
La crainte d’une « précarisation »
Ce transfert de tâches inquiète pourtant le docteur Jean-Luc Pouly, ancien gynécologue obstétricien à Clermont-Ferrand. Il dénonce une formation excessive de sages-femmes, avec environ 900 nouvelles entrées par an, créant un risque de paupérisation de la profession. « Dans un contexte de chute vertigineuse de la natalité (200 000 accouchements de moins en 20 ans) et face à l’arrivée imminente de l’intelligence artificielle et des échographies automatisées, je crains que d’ici dix ans, le volume de travail des sages-femmes ne s’effondre. » Selon lui, cette situation pousserait déjà certaines professionnelles vers des pratiques « telles que le pilates ou le yoga pour préparer l’accouchement ou la naturopathie, afin de survivre financièrement ». Et d’ajouter : « Je crains une précarisation du soin ».
Silvia Alvarez, gynécologue-obstétricienne à Paris, rappelle de son côté qu’une grossesse dite normale, suivie par une sage-femme, peut à tout moment se compliquer. Elle plaide ainsi pour « la mise en place d’un “gynécologue référent” intervenant en amont, en parallèle de la “sage-femme référente”, afin de garantir la sécurité des femmes ».
Dépasser les blocages
Pour sortir de cette impasse, Bertrand de Rochambeau, président du SYNGOF (syndicat des gynécologues), invite à s’inspirer du modèle des Pays-Bas, mis en place en 2010 face à des résultats périnataux catastrophiques liés à des défauts de transmission entre la ville et l’hôpital. « Ce modèle repose sur trois piliers : un dossier commun dématérialisé, la création de binômes formels (médecins/sages-femmes) structurés région par région, et une évaluation rigoureuse tous les trois ans. »



