Le système de soins ne compte que pour 20% des facteurs déterminant la santé d'une population, selon le Pr Franck Chauvin, expert en prévention invité du Club-Santé de Var-matin. Les 80% restants sont liés à l'environnement (lieu de vie, travail, scolarité) et surtout au niveau de littératie en santé, c'est-à-dire la culture sanitaire acquise dans les premières années.
Une culture de la santé absente en France
« Il n'y a pas de culture de la santé en France. Santé = soins ! Mais si voir le médecin suffisait pour être en bonne santé, cela se saurait », ironise le Pr Chauvin. Conséquence : dès 12-13 ans, l'espérance de vie d'un enfant peut être prédite selon son environnement. L'écart atteint 13 ans entre les 5% les plus riches et les 5% les plus pauvres. « Selon le niveau de revenus, on a plus de risques de diabète, d'AVC ou de certains cancers », ajoute-t-il.
Soins contre santé : un divorce ancien
« On n'a pas des établissements de santé, on a des établissements de soins. On a mélangé soins et santé, entretenu la confusion. Si le cure (soigner) pouvait parler, il raconterait son long divorce avec le care (prendre soin) », déplore le professeur.
Les collectivités territoriales, acteurs clés
Pour réduire le nombre de patients et soulager le système, il faut « modifier les environnements : où l'on apprend, travaille et vit ». Les collectivités territoriales détiennent les principaux leviers : logement, urbanisme, espaces verts.
Libertés individuelles et responsabilité
La prévention implique parfois des décisions contraires aux libertés individuelles, comme le Covid (confinement, vaccination) ou la sécurité routière. « Avec l'obligation du port de la ceinture, du casque et les limitations de vitesse, le nombre de décès sur les routes est passé de presque 20 000 par an à moins de 3 000. C'est le meilleur exemple de politique de santé publique », souligne-t-il.
Il rejette toutefois la responsabilité individuelle comme pilier : « Ce n'est pas raisonnable si les gens n'ont pas le niveau de littératie. Les plus défavorisés n'ont pas les clés. La santé n'est pas une priorité quand on ne sait pas ce qu'on va manger. Les gens fument parce qu'ils sont dans un environnement qui les y incite : il faut changer les environnements ! »
L'égalité génère des inégalités
Le Pr Chauvin pointe un paradoxe : « Les inégalités viennent de notre principe égalitaire : quand on propose quelque chose à tout le monde, ceux qui en ont le moins besoin s'en emparent les premiers. » Il préconise l'équité : « Proposer à ceux qui en ont besoin, en ciblant les populations. »
La santé, variable d'ajustement
Une transformation radicale nécessite une prise de conscience collective et politique. « En France, la santé perd tous ses arbitrages : on rembourse les médicaments contre l'obésité mais on ne rend pas obligatoire le Nutri-Score. Dans le logement, l'industrie, l'agriculture, la santé reste une variable d'ajustement. Elle doit devenir une variable de décision, avec des études d'impact obligatoires », insiste-t-il.
« Les politiques comprennent les enjeux, mais la question de l'urgence n'est pas encore totalement partagée. Ne pas prendre une décision aujourd'hui, ou la repousser, c'est déjà une décision politique. Celle de ne rien faire. Et comme toutes les autres, elle sera un jour jugée », conclut-il.



