C'est officiel, l'Ordre des médecins vétérinaires (OMV) portugais ne soignera pas les « thérians ». Une annonce parue dans la presse portugaise puis européenne a fait beaucoup réagir après que l'OMV a souhaité poser des lignes claires face à la recrudescence du phénomène des « thérians ». Ce terme est en effet associé aux personnes qui s'identifient psychologiquement ou spirituellement à un animal. Pour l'OMV, interviewé par le journal portugais Correio da Manhã, « une personne qui s'identifie à un animal reste un être humain au regard de la loi ». Un rappel surprenant, surtout lorsque l'on observe l'augmentation en ligne de jeunes se revendiquant « thérians ». Déguisés en chats, chiens ou encore renards, les vidéos de jeunes thérians pullulent sur TikTok, au point que le hashtag #thérians atteint 1,8 million de publications.
Qu'est-ce qu'un thérian ?
« Les thérians ne sont pas fous, ils savent qu'ils sont humains, ils ressentent une identité intérieure animale (spirituellement ou mentalement). Ils ont parfois l'impression d'être cet animal. Ils ressentent instinctivement avec leur comportement, leurs réactions, leur façon de penser liés à l'animal, ils ne choisissent pas de l'être ni leur animal », explique dans une longue publication sur TikTok un certain @Zoobie. Mais dans l'espace commentaires, les utilisateurs préfèrent la moquerie à la compréhension : « Moi je suis un frigidaire ». Et pourtant, il suffit de se balader quelques minutes sur l'application prisée des jeunes pour découvrir des centaines de contenus, français ou étranger, mettant en scène des adolescents déguisés en animaux et gambadant en ville ou en forêt. Quant au mot « thérianthropie », il ne date pas d'hier : issu de la mythologie, il désigne les transformations d'homme à l'état animal, à l'instar de la lycanthropie. Sur Internet, le terme émerge à la fin des années 1990 sur des forums dédiés aux « loups-garous » avant de connaître un essor dans les années 2000 puis d'interpeller les jeunes générations grâce aux applications Tumblr dès 2010 et TikTok à partir de 2016.
Témoignage d'un jeune thérian
« Nous avons conscience de notre humanité ». Yohan a 21 ans et habite dans le sud de la France. Artiste et illustrateur, le vingtenaire surnommé « Brook » assume auprès du Point être un « thérian ». « Être thérian c'est une identité qui n'a rien à voir avec la communauté LGBTQIA +. Il s'agit de ressentir une partie animale en nous, qui n'a rien de sexuel. C'est uniquement psychique, parfois cela relève de croyances comme le fait d'être persuadé d'avoir eu une ou des vies antérieures animales », détaille Yohan. Le jeune homme affirme être un thérian depuis toujours, et se souvient de signes précurseurs dès l'enfance. S'il tient à préciser l'absence de dimension sexuelle dans son identité, Yohann confirme que la thérianthropie n'est pas liée à une maladie ou à un trouble. « Nous avons conscience de notre humanité, mais chaque thérian vit les choses différemment, certains ont des ressentis plus forts que d'autres. »
Un blog pour soutenir les parents
Sur son blog « thérian Guide », celui qui se fait appeler « Therian Dad » affirme avoir « cherché à mieux comprendre sa fille de 13 ans ». « Face aux nombreux défis qui se présentent dans le monde, le fait de voir ma fille heureuse et épanouie dans cette identité personnelle alimente bon nombre des articles et guides que vous trouverez dans cette communauté », explique le blogueur. Sur son site très complet, on peut y lire de nombreux articles abordant la psyché des jeunes thérians, ou encore la différence entre un thérian et un « furry ». « Une personne qui se sent plus à l'aise sous la forme d'un renard, bondissant dans les bois avec des instincts animaux exacerbés, est plus thérienne que furry. Ce lien n'est pas qu'une simple “affection” pour les animaux. La relation avec les créatures est bien plus profonde et ancrée dans leur personnalité », peut-on lire.
De vrais thérians, mais aussi beaucoup de faux contenus
Lorsque l'on se promène sur TikTok, beaucoup de vidéos mettant en scène des thérians attirent l'attention. On y voit des adolescents arborant des masques de chats, de loups ou de renards accompagnés de voix off et de titres accrocheurs : « Aujourd'hui j'ai sauté directement sur les gens à la plage de Deauville pour imposer mon instinct au milieu des humains ». Ces vidéos, réalisées grâce à l'Intelligence Artificielle, sont difficiles à différencier des vrais contenus de jeunes thérians. Pourtant, quand on y regarde de plus près, on constate des plans et des voix similaires, destinés à faire réagir les utilisateurs. « Un conseil pour les jeunes qui vont passer le bac : orientez-vous vers la psychologie et la psychiatrie, il y a un avenir certain », « c'est une blague rassurez-moi ?! » lit-on parmi les milliers de commentaires du compte @pedicuretatiana. Ses vidéos atteignent des millions de vues et les faux TikToks, parfois générés par de l'IA ou d'autres grâce à des images prises directement en ligne, vont de plus en plus loin pour interpeller les internautes : « Aujourd'hui les humains de la cité du 93 sont venus nourrir un membre de notre clan à la main en signe de respect ».
Malgré le hashtag #quadrobics, un sport japonais pratiqué à quatre pattes dans une posture animalière, ces contenus ne trompent pas les véritables Thérians comme Yohan : « Le quadrobics n'est pas pratiqué par les thérians, de plus on ne va pas courir à quatre pattes pour aller mordre des gens… Je bloque et je signale ces comptes qui font de la désinformation. »
En 2024, le « quadrobics » avait fait réagir jusqu'en Russie. Le philosophe orthodoxe Sergueï Mikheev, comme le relevait à l'époque Radio France avait considéré cette pratique comme « liée à la propagation de diverses perversions dans la société occidentale moderne ».
Harcèlement et menaces
« J'ai reçu des menaces de mort, de viols ». Sur son compte TikTok suivi par plus de 82 000 abonnés, Dinno a dédié plusieurs vidéos à défendre la communauté thérian et rassurer les parents qui le regardent. « La thérianthropie et le quadrobics ont beaucoup d'avantages sur le développement d'un enfant. Surtout si l'on se concentre sur la créativité que cela apporte, le fait de faire leur masque eux-mêmes, ou de jouer en extérieur », insiste le créateur de contenus dans une vidéo visionnée près de 200 000 fois. Bien décidé à les soutenir, Dinno nous confirme son indignation en voyant de jeunes thérians être harcelés en ligne : « Ce sont des gens qui ne font rien de mal, ils ont leurs croyances et leurs passe-temps et on ne devrait pas les harceler et les agresser pour ça. »
De son côté, Yohan avoue avoir été menacé après avoir posté du contenu sur ses réseaux sociaux, le contraignant à arrêter de publier à ce sujet. « J'ai reçu des menaces de mort, de viol en groupe et des gens ont cherché mon adresse pour une simple vidéo où je montrais des maques que j'avais fabriqué », déplore le vingtenaire.
Comprendre plutôt que paniquer
Contacté, le professeur Cyril Tarquinio, qui enseigne la psychologie clinique et psychopathologie à l'Université de Lorraine, apporte un éclairage nuancé sur le phénomène thérian. « Il faut éviter deux erreurs symétriques. La première serait de considérer trop vite qu'il s'agit d'un trouble mental. La seconde serait de banaliser complètement le phénomène sans chercher à comprendre ce qu'il peut parfois exprimer chez certains adolescents. »
Pour le spécialiste, se dire thérian ne constitue pas en soi un symptôme psychiatrique. Il distingue ces pratiques des rares cas de « lycanthropie clinique » ou « thériantropie clinique », qui relèvent de troubles psychotiques sévères. À ses yeux, le phénomène actuel est à la croisée de trois dimensions : sociale (visibilité algorithmique), adolescente (recherche identitaire) et psychologique (expression d'un possible malaise). « Ce n'est pas propre à la génération Z », souligne-t-il. « Ce qui est nouveau, c'est sa mise en scène numérique et sa circulation algorithmique. »
Aux parents inquiets, le docteur Tarquinio ne recommande « ni panique ni encouragement naïf » : « Il faut d'abord essayer de comprendre ce que cette identification signifie pour l'enfant ou l'adolescent. Est-ce un jeu ? Une appartenance à un groupe ? Une esthétique ? Une manière de se sentir moins seul ? Une provocation ? Une souffrance qui cherche une forme d'expression ? » interroge le chercheur. L'inquiétude est de mise lorsque cette pratique s'accompagne selon lui « d'un retrait social massif, d'une déscolarisation, d'une souffrance psychique importante, d'une anxiété majeure, d'automutilations, de troubles alimentaires, d'une mise en danger physique ou d'une conviction délirante d'être réellement un animal ».
Du côté de l'Ordre des médecins vétérinaires portugais, aucun cas n'a pour le moment été recensé. Parmi les consignes communiquées aux vétérinaires, l'OMV recommande que si un thérianthrope se trouve face à lui, le vétérinaire « doit expliquer, en utilisant un langage approprié », qu'« il n'est légalement qualifié que pour soigner les animaux et ne peut pas fournir de soins de santé aux personnes, même si ces personnes s'identifient comme des animaux ».



