L’humanité bientôt silencieuse ? Ce n’est pas pour demain, mais les tendances sont tout de même inquiétantes. En l’espace de quinze ans, le nombre de mots prononcés quotidiennement a chuté de 338 par jour, soit plus de 120 000 en un an. Selon une étude des chercheurs américains Valeria Pfeifer, chercheuse en psychologie et linguistique à l’université du Missouri-Kansas City, et Matthias Mehl, professeur de psychologie à l’université d’Arizona, sous le titre « Glisser vers le silence », le volume quotidien de parole est passé de 16 000 mots en 2005, à 12 700 en 2019.
Une méthodologie rigoureuse
Les deux chercheurs ont analysé les données audio de 22 études différentes, impliquant environ 2 200 participants âgés de 10 à 94 ans, issus des États-Unis, d’Europe et d’Australie. En compilant ces données, Valeria Pfeifer et Matthias Mehl ont pu tracer cette courbe descendante et alarmante. La coauteure de l’étude se confie sur cette tendance.
Comment est née l’idée de cette étude ?
Valeria Pfeifer : La découverte du sujet a été un accident. À l’origine, nous avions constitué une collection de différentes études sur les différences entre les hommes et les femmes et le nombre de mots qu’ils prononcent dans une journée. Toutes ces études utilisaient une méthode appelée Electronically Activated Recorder : un appareil qui enregistre les participants pendant qu’ils vaquent à leur vie quotidienne, de manière aléatoire. Cela nous a permis d’échantillonner l’environnement sonore dans lequel ils se trouvent, et ce sur plusieurs jours. Une fois que nous avions recueilli ces données, nous avons étudié combien de mots ont été prononcés, dans quels environnements… Et nous avons remarqué que l’estimation que nous obtenions du nombre de mots prononcés en moyenne était plus basse que lors d’une étude précédente, en 2007. C’était une nouvelle hypothèse à tester.
Nous avons donc développé un modèle pour estimer si, oui ou non, les humains avaient perdu des mots au fil du temps. Ce modèle estime donc que nous perdons 338 mots parlés par jour, comparé à il y a quinze ans en arrière.
Une baisse significative
Parler 300 mots de moins dans une journée peut ne pas sembler représenter énormément de conversations. Mais au jour le jour, d’année en année, cela s’accumule vite : une perte de plus de 300 mots, sur une décennie, cela représente environ 20 % du nombre total de mots que nous avions l’habitude de prononcer.
La fiabilité des résultats
À quel point êtes-vous sûre que ce chiffre reflète une tendance réelle ? Nos données ont été échantillonnées auprès de plus de 2 000 participants. Les âges étaient assez largement répartis. Le plus jeune avait 10 ans, et le plus âgé avait 94 ans. L’effet était présent dans différents groupes d’âge, et pour tout le monde, quel que soit l’âge. Cependant, nos participants venaient principalement des États-Unis. Nous avions quelques études venues d’Europe, du Mexique et d’Australie, mais la grande majorité venait d’Amérique.
Ce dont nous sommes persuadés, en revanche, c’est qu’une partie de ces mots parlés sont devenus des mots tapés. En 2006, c’était le début du basculement vers une utilisation beaucoup plus importante des smartphones, des textos, du développement des réseaux sociaux... Une partie de ces mots, au lieu d’être dits en face-à-face ou dans une conversation orale, s’est déplacée vers cette communication. Il semble préoccupant de perdre autant de langage parlé.
Quels types de conversations sont touchés ?
Quand vous dites que nous parlons moins, cela concerne les conversations profondes ou plutôt les petites conversations du quotidien ? Il s’agit probablement des petites conversations annexes, à la marge de nos interactions sociales. Par exemple : parler à la caissière lorsque vous payez vos courses, commander un café dans un café ou demander son chemin. Ce sont des conversations qui impliquent des interactions en face-à-face. Aujourd’hui, on peut utiliser une application pour commander sa boisson. On peut commander en ligne au lieu d’aller dans un magasin. Aux États-Unis, on peut prendre un taxi conduit par un robot. Éviter des conversations avec des inconnus est devenu une question de commodité dans notre société.
Des différences générationnelles marquées
Avez-vous observé une grande différence entre les adolescents, les jeunes adultes, les actifs ou les plus âgés ? Nous avons divisé notre échantillon entre les jeunes adultes de moins de 25 ans – des personnes qui vont encore à l’université ou à l’école, ou des adolescents – et ceux qui ont plus de 25 ans. Pour les jeunes adultes, le nombre estimé de mots qu’ils perdent chaque année est de 450. C’est une baisse forte, rapide, comparée aux adultes plus âgés, où elle est d’environ 300 mots perdus. La technologie apparaît comme un facteur essentiel dans la perte de conversations parlées.
Les risques psychologiques et cognitifs
Cette baisse de la parole comporte-t-elle des risques psychologiques et cognitifs à long terme ? Oui. Elle pourrait mener à des changements plus profonds, non seulement dans notre comportement verbal, mais plus largement dans la manière dont nous fonctionnons en tant qu’humains. Parler en face-à-face construit la confiance et le lien avec les gens, est lié à un bien-être psychologique plus élevé, à la fois pour les introvertis et les extravertis. On ne peut pas mettre de côté quelqu’un qui nous parle. Il faut continuellement prêter attention, mobiliser beaucoup de processus cognitifs différents. C’est comme exercer un « muscle social ». Nous transmettons aussi beaucoup d’informations par les canaux que sont les intonations de la voix, les gestes ou encore les expressions du visage. À l’écrit, rien, au-delà d’un émoji, ne peut donner naissance à ces informations. Des recherches précédentes ont montré que construire des liens sociaux dans une communication médiée par ordinateur produit des liens plus faibles et moins d’émotions positives. Cela peut conduire certaines capacités cognitives à ne pas se développer jusqu’à leur plein potentiel. Il est donc probable que nous observions un déclin du bien-être psychologique.



