À l'occasion d'Octobre rose, Farida, Clarisse, Sanae, Juliette et Adeline témoignent de ce moment où la rémission annoncée, après leur cancer du sein, rime autant avec soulagement qu'avec angoisses, douleurs persistantes, solitude et parfois une vie complètement chamboulée.
Le jour où tout a basculé
« Quand j’ai appris mon cancer, mon monde s’est écroulé et je suis passée par toutes les peurs… » Sanae se souvient précisément de ce jour de juillet 2020. Elle avait 28 ans. Toutes racontent ce jour funeste où l’effroi les a débordées : « Le ciel me tombe sur la tête », se souvient Farida ; « j’entre dans un long tunnel », glisse Clarisse à qui on annonce un cancer très agressif à 33 ans ; « c’était inattendu et violent », pour Juliette. Et toutes disent le combat « en mode guerrière » qui a suivi, âpre, douloureux, épuisant. Des mois et des mois, comme un cauchemar itératif, et puis ce mot, enfin, rémission. Qui paradoxalement ouvre une autre bataille, invisible et plus solitaire. Car demeurent les séquelles et les douleurs, le corps mutilé et les cicatrices, l’hormonothérapie parfois, les contrôles réguliers, les « On se revoit dans six mois… », la peur.
« Rémission, ce n’est pas guérison »
« C’est bête, sourit Farida dont le cancer a été détecté en 2019, mais je n’étais pas prête à entendre le mot rémission même si c’est une bonne nouvelle. Pendant des mois, je n’ai pas voulu qu’on le dise. » Peur de la récidive, douleurs post-opératoires et effets secondaires de l’hormonothérapie à suivre pendant dix ans – bouffées de chaleur, prise de poids, sommeil cassé… « En fait, le jour d’après, le cancer est toujours là, dans le corps et dans la tête. » Clarisse, après des soins très lourds, confie s’être effondrée, avec des crises d’angoisse terribles. « On ne nous prévient pas assez, dit-elle. On tient bon pendant le traitement mais après… Je pensais que j’étais plus forte que ça, cet effondrement pour moi, c’est pire que la maladie. » Avec le sentiment d’être lâchée dans la nature « mais on n’est plus la même ». Adeline évoque la vie en suspension car rémission ne veut pas dire guérison « et plus on s’éloigne du traitement plus on se rapproche d’une possible récidive. Moi j’ai l’impression d’avoir pris vingt ans d’un coup. Vivre une chimio, c’est traumatisant, on n’est plus dans la même dimension. Quand on en revient, qu’on dit rémission, les autres imaginent que vous êtes guérie et passent à autre chose ».
Une fête de rémission
Juliette a fait une grande fête de rémission « pour faire le deuil de ma maladie » mais elle évoque aussi cette solitude que toutes expriment « même si on est bien entourée, on est seule face à soi-même et à la maladie ». L’épée de Damoclès de la récidive est toujours là : « Si je bois un verre de vin ou fais un mini-écart, je panique », lâche-t-elle. À l’annonce de la rémission, la famille, l’entourage, les amis qui ont accompagné la malade soufflent, prennent un peu de recul, des couples explosent, « mais on prend sur soi pour ne pas inquiéter les autres quand plus personne ne s’inquiète pour nous ». La maladie fait peur, « les gens sont revenus vers moi quand mes cheveux ont repoussé », lâche Clarisse qui a eu l’impression de revenir dans la « vraie » comme une extra-terrestre. « Je ne suis plus celle que j’étais et je ne pensais pas dire ça un jour. Les autres ne se rendent pas compte, alors je porte mes séquelles seule, je n’ai pas envie d’être une vieille ronchonne », ajoute Adeline, maman solo d’une petite fille de 4 ans.
Cicatrices invisibles
Sanae, elle, voulait un enfant. Pour elle, la rémission a été synonyme de maternité, « j’ai refusé l’hormonothérapie pour tomber enceinte ». Mais c’est le retour au travail qui a été douloureux. Militaire, elle a été incroyablement soutenue par son régiment, « on est une famille, la cohésion militaire m’a portée ». Ses nouveaux collègues à Nîmes, qui ne connaissaient pas son histoire, n’ont pas accompagné son retour avec bienveillance. « Mes cicatrices sont sur le corps et dans mon cœur », lâche-t-elle pudiquement. Farida a été licenciée, trop de pression au travail, « j’ai dû créer mon entreprise. Nos vies personnelles et professionnelles sont atomisées ». Clarisse, infirmière, reprend à mi-temps thérapeutique, dans un autre service moins en contact avec les malades. Adeline a fait une rupture conventionnelle et repris des études. « J’ai l’impression d’avoir été hors sujet pendant 40 ans, ce cancer m’a remise à ma place ». Pour Juliette, le retour au travail a été salutaire. « Pendant 18 mois, j’ai vécu dans un autre espace-temps, dans un temps suspendu. Le travail m’a réancrée dans la vie. Mais il ne me dévorera plus… »
« Il y a une vie après le cancer… »
Toutes disent aussi que cette épreuve de la maladie les a révélées à elles-mêmes. « Je vais à l’essentiel, j’ai lâché les petites broutilles » (Clarisse), « J’ai compris qu’on a qu’une seule vie et j’en prends soin » (Farida), « Je positive l’épreuve » (Adeline), « Je suis devenue ma priorité » (Juliette). « Il y a une vie après le cancer. Elle est différente mais peut-être qu’elle est meilleure » (Sanae). Des guerrières. Belles et incroyablement résilientes.



