À la cour criminelle du Rhône, il aura fallu trois ans d’instruction, neuf auditions, neuf versions différentes et une première journée de dénégations. Vendredi, au deuxième jour de son procès à Lyon, après le passage du psychologue qui l’a examiné à la barre, Anthony, toujours habillé d’une chemise blanche, s’est levé dans son box. « Je ne peux pas continuer comme ça. Oui, c’est vrai, à deux prises, j’ai administré des cachets à ma compagne », a-t-il déclaré. L’ancien garde du corps de 39 ans, en contact avec Dominique Pelicot en janvier 2020, a reconnu avoir drogué son ex-conjointe avant de l’agresser sexuellement.
« J’ai fait des vidéos où je l’ai pénétrée avec un sextoy et je me suis masturbé, éjaculant sur ses cheveux. Je regrette », a-t-il indiqué. La présidente Dominique Thevenet lui a demandé alors : « Vous reconnaissez les faits de viol et d’agressions sexuelles ? » « Oui », a-t-il répondu.
Tourné vers son ex-compagne, il lui a demandé pardon, à elle, à leurs enfants, à sa famille. « J’avais tout. Un travail qui me plaisait, une femme magnifique, un fils merveilleux, une belle-fille adorable. J’ai tout détruit », a-t-il lancé, pleurnichant. Et de promettre : « Je veux payer pour ça. J’accepterai la peine, peu importe ce qu’elle sera. Je ne ferai pas appel. »
Des aveux aussitôt contredits
La veille, il jurait pourtant n’avoir « jamais drogué [sa] femme ». Ce vendredi, ses aveux sont restés mesurés. Deux administrations de cachets ? « Ce n’est pas possible, a objecté maître Julia Studient, l’avocate de la victime. L’examen des cheveux de la victime témoigne la présence de ces produits dans une longue période. À nouveau, on nous dit des choses qui ne correspondent pas au dossier », a-t-elle insisté. Il a également continué de contester la diffusion de ses vidéos, et celle des premières photos de son ex-conjointe, dès 2015, sur des sites comme Coco. « Vous avez été entendu neuf fois et vous avez livré neuf versions différentes. Comment voulez-vous qu’on vous croie ? Pourquoi maintenant ? », l’a interrogé Julia Studient. « Aujourd’hui, je dis tout et j’assume les conséquences », a-t-il dit. Il l’assurait déjà la veille.
De nouvelles vidéos, insoutenables, ont achevé sa version. L’accusé éjacule dans le pot de crème hydratante de sa compagne à l’époque, tout en l’insultant. Il se filme en frottant sa brosse à dents contre la cuvette des toilettes, mais aussi en train de commettre une nouvelle agression sexuelle sur un corps inerte. Et un enregistrement, en caméra cachée, dans le noir de la chambre conjugale, a capté un coït où « on entend qu’une seule personne avoir un rapport », a souligné maître Julia Studient. Un autre viol, selon elle. « C’est toujours comme ça qu’on avait des relations », s’est défendu Anthony. Rappelée à la barre, la victime a assuré que « ça n’était jamais arrivé » qu’elle ne « bouge pas ou ne gémisse pas » lors d’un rapport.
Le matin, la psychologue avait indiqué avoir dépeint un stress post-traumatique installé chez cette femme qui « ne peut plus envisager de relation amoureuse », « effrayée à cette idée ». Pour l’experte, les vidéos projetées, si douloureuses soient-elles, peuvent lui permettre « de prendre en considération que c’est réel ». Comme la veille, l’accusé a justifié ses actes par sa consommation excessive de cocaïne. Il a affirmé être « convaincu » que « s’il n’y avait pas eu la drogue dans [sa] vie », il n’« aurait pas fait ces choses-là ».
« Ce n’est plus un humain, c’est un objet, un jouet »
L’avocate de la victime a posé les chiffres dans sa plaidoirie. « Trois viols au minimum », au moins, « cinq agressions sexuelles », des centaines de photos et vidéos de sa cliente. « Ce sont des chiffres, et c’est ce qu’elle a subi. Elle a été déshumanisée, traitée comme un objet. Ce n’est plus un humain, c’est un objet, c’est un jouet. » Manipulée, aussi, par un homme qui jouait « au pompier pyromane », consolant sa compagne du harcèlement qu’il alimentait. Quant à ses versions successives, « ça s’appelle de la torture psychologique ». « Par son attitude, l’accusé l’a contrainte à une violence infinie », a-t-elle asséné. La victime a refusé le huis clos pour « pour la première fois, prendre le contrôle de son image ». « Son but est de retrouver sa dignité, celle qu’on lui a volée », a-t-elle appuyé.
L’avocat général Michel Guedes, citant Gisèle Pelicot au début de son réquisitoire, a adressé un « chapeau bas » à la victime, saluant son courage. « Votre décision devra lui permettre de relever la tête », a-t-il lancé à la cour criminelle. Pour lui, Anthony est « plus qu’un disciple de Pelicot, il est un alter ego ». Ce dernier a demandé les conseils de l’homme condamné pour les viols envers Gisèle Pelicot, et les a appliqués. Il a requis douze ans de réclusion criminelle, assortis d’un suivi sociojudiciaire de six ans, contre celui qui a « chosifié, dégradé, humilié en simple accessoire sexuel » celle qui partageait sa vie. « Une peine ne sera jamais assez pour une victime », a simplement lâché l’avocate des parties civiles.
En défense, l’avocat Gabriel Versini-Bullara a plaidé l’homme « perdu », « au fond du gouffre » lorsqu’il a été arrêté, pour expliquer ses premières déclarations. Mais il a assuré : « Pelicot n’existe pas dans ce dossier, simplement dans des contacts. Le prétendu disciple n’est qu’un pauvre type qui a des problèmes existentiels et sexuels. » Lui-même a concédé l’ampleur du déni de son client. « J’ai mis deux ans à lui faire comprendre que quand on introduit un objet dans le sexe d’une personne, c’est un viol », a-t-il confié à la cour, tout en lui demandant une peine en deçà des douze ans requis. « Tout le monde a le droit à une deuxième chance », a-t-il conclu.
Dernier à parler, Anthony s’est levé une ultime fois : « Je voudrais demander pardon à Valérie*, à ma famille, à mes enfants. Et à la cour, pour avoir menti hier. »



