Le président Géron mène l'interrogatoire avec méthode
S'il était cuisinier, le président de la chambre des appels correctionnels de Paris, Olivier Géron, serait un adepte de la cuisson à feu doux. Ne pas agresser le produit, incorporer les ingrédients un à un, déglacer pour décoller les sucs et laisser mijoter. Alors que le second procès du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy entre dans sa troisième semaine, le magistrat a longuement cuisiné, mercredi 25 mars, l'un des principaux lieutenants de l'ex-chef de l'État : Brice Hortefeux, le fidèle parmi les fidèles.
Un prévenu libre de ses mouvements
Condamné comme son ancien mentor pour association de malfaiteurs le 25 septembre 2025, l'ex-ministre purge une peine de deux ans d'emprisonnement ferme aménageable sous surveillance électronique. Le tribunal de première instance avait assorti la sentence de l'exécution provisoire. Le juge de l'application des peines l'a dispensé de bracelet le temps de cette audience. C'est donc libre de ses mouvements, et sans risque de déclencher l'alarme, que Brice Hortefeux s'est présenté à la barre.
Le président remonte le fil des événements qui ont pu conduire l'ancien ministre jusqu'au domicile tripolitain du terroriste Abdallah Senoussi, une nuit de décembre 2005. Ministre délégué de Nicolas Sarkozy – alors ministre de l'Intérieur –, ce fidèle était en voyage officiel dans la capitale de la Libye. Claude Guéant, directeur de cabinet du ministre d'État, l'avait précédé deux mois plus tôt.
Des rencontres « fortuites » qui interrogent
Pour l'accusation comme pour les premiers juges, ces deux rencontres prétendument « fortuites » – celle de Claude Guéant et celle de Brice Hortefeux – ont scellé le « pacte de corruption » avec les autorités libyennes. Un pacte au profit de Nicolas Sarkozy pour le financement de sa campagne présidentielle de 2007 : du cash (plusieurs millions de dollars) en échange de la promesse d'une levée du mandat d'arrêt visant Senoussi, sous les auspices de l'intermédiaire Ziad Takieddine.
De l'argent libyen a bien été versé sur les comptes offshore du Libanais, mais on n'en a pas retrouvé trace dans les comptes de campagne du candidat français. Le président Géron commence par évoquer les liens entre le prévenu et Takieddine. Brice Hortefeux l'a rencontré à la fin des années 1990 dans un dîner donné par Thierry Gaubert.
« Je me suis retrouvé à sa table, on a échangé quelques banalités, j'ai compris qu'il était dans la promotion immobilière de stations de sport d'hiver », se souvient l'ancien ministre, qui prend soin de préciser que tout les séparait. « Il était très mondain, je ne le suis point ; il avait une aisance financière certaine, ce n'était pas mon cas ».
Des témoignages contradictoires
Les deux hommes se revoient quelques années plus tard, en 2002. « Vous êtes alors le conseiller occulte de Nicolas Sarkozy au ministère de l'Intérieur », évoque le président. « Pas occulte, conseiller tout court ! » s'offusque Hortefeux. « Recommandé par Thierry Gaubert, Takieddine voulait me parler d'un contrat très important entre la société Thalès et l'Arabie saoudite. J'ai fait mon devoir en le recevant ».
Ce n'est pas ce qu'ont raconté les deux chauffeurs de Takieddine entendus durant l'information. « Ils se voyaient beaucoup, Brice Hortefeux venait très souvent chez le patron à Paris et à Antibes pour y passer des vacances », a confié l'un. « Une relation très soudée, ils étaient très amis, leurs femmes aussi », rapporte l'autre.
Le prévenu dément avec énergie : « C'est totalement faux ! À cette époque, j'étais ministre et même si je n'étais pas très haut dans la hiérarchie, j'avais comme tout ministre un emploi du temps millimétré. Penser que je puisse disparaître comme ça, régulièrement, est hallucinant et totalement impossible ! »
Le SMS incendiaire de Rachida Dati
Le magistrat évoque ensuite le SMS incendiaire que Rachida Dati adressa un jour de septembre 2013 à son souffre-douleur Hortefeux. « Salut le facho », pianote l'ancienne garde des Sceaux. « Soit tu me lâches [...], soit je vais dénoncer l'argent liquide que tu as perçu pour organiser des rdv auprès de Sarko quand il était président, et les relations tout aussi liquides que tu as eues avec Takieddine ».
Le président épargne au prévenu la lecture in extenso de ce texto vengeur, se contentant de citer le passage où il est question de Takieddine et de ses liquidités. « Mes relations avec Mme Dati sont très médiocres, comme chacun sait », grince Brice Hortefeux. « Elle a le SMS généreux, certains chefs d'entreprise diraient vulgaire et violent ».
Le voyage en Libye de décembre 2005
La cour en vient au voyage en Libye de décembre 2005. Brice Hortefeux assure qu'il s'agissait de la réponse à une invitation du régime libyen, ce que semble démentir un télégramme diplomatique qui évoque une initiative française. « Vous veniez d'être nommé ministre délégué aux collectivités locales. Très proche de M. Sarkozy, vous étiez une sorte de ministre d'ouverture », ironise le président.
« C'est un peu osé de le dire comme ça mais c'était ça l'idée, oui », confirme Brice Hortefeux. Pourquoi ce voyage, moins de deux mois après celui de Nicolas Sarkozy ? Ce ballet diplomatique laisse Olivier Géron perplexe.
Il s'agissait officiellement de signer une « lettre d'entente sur la coopération sécuritaire ». Bien entendu, Ziad Takieddine était du déplacement. « Quel rôle a-t-il joué dans son organisation ? », demande le président. « Marginal. Il était venu me voir quelques semaines plus tôt au ministère pour me proposer de m'aider. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin de lui ».
La question qui fait mal
Vient la question qui fait mal : Claude Guéant, tombé deux mois plus tôt dans un « traquenard » avec Senoussi, tendu par le même Takieddine, avait-il mis en garde « son » ministre délégué sur les risques d'un tel « guet-apens » ? « Non », répond Hortefeux, subitement laconique.
Tel le commissaire Maigret se retournant en se grattant la tête avec une dernière question, le président demande au prévenu s'il sait qui l'a piégé en lui faisant rencontrer le diable, et pour quelle raison. « C'est simple : Takieddine ! » bondit Brice Hortefeux. Son mobile ? « Se crédibiliser auprès des autorités pour récolter de l'argent à son profit exclusif ».
Un rendez-vous secret
Moins « cohérente » est l'explication du prévenu sur le caractère « fortuit » de ce rendez-vous secret. Il se donne pourtant du mal : « Vous pouvez fouiller le dossier dans tous les sens, ce rendez-vous n'était marqué nulle part dans le programme de ce voyage. Cette rencontre n'était pas prévue et je n'avais rien demandé ».
C'est alors que le président Géron procède au déglaçage : « C'est le principe d'un rendez-vous secret, on ne l'inscrit pas au programme officiel ». Hortefeux jure encore que rien ne s'est dit de particulier durant ce colloque singulier avec l'abominable Senoussi.
« Il m'a demandé des nouvelles du président Chirac, puis nous avons parlé de la question migratoire. La rencontre a duré quarante minutes, ce qui fait vingt minutes avec les traductions. Il ne m'a rien demandé et je n'ai rien sollicité ».
L'audience est suspendue. Sur le gril durant cinq heures, Hortefeux n'en a pas terminé : son audition reprendra lundi.



