Un procès sous tension : les preuves scientifiques face au déni
Lors du troisième et dernier jour d'audience du procès concernant la mort tragique d'Elisa Pilarski, survenue en forêt de Retz le 16 novembre 2019, l'atmosphère était particulièrement chargée d'émotion. Christophe Ellul, le compagnon de la victime et maître du chien Curtis, un cane corso, a été confronté aux preuves scientifiques accumulées durant six longues années d'enquête. Dès l'ouverture des débats, il avait lancé un défi aux magistrats : « Si Curtis est coupable, piquez-le, mais mettez des preuves sur la table. »
L'accumulation des preuves ADN et l'hypothèse qui ronge
Mercredi après-midi, après la présentation du rapport d'autopsie, des moulages de mâchoires et de la longue liste des cinquante-six morsures relevées sur le corps d'Elisa Pilarski, Christophe Ellul a, pour la première fois, entrouvert la porte d'une hypothèse qui le hante. « Quand vous écoutez la présidente, ça ne peut être que Curtis. Aujourd'hui, je pense qu'on a les preuves », a-t-il concédé, avant de se rétracter presque aussitôt. Il a cherché refuge dans les chiffres, argumentant qu'un chien « ne peut pas faire 50 morsures », alors que le corps en portait 56.
La procureure a immédiatement recentré le débat sur Curtis, qualifiant l'animal non pas d'agressif, mais de dangereux, car « quand il joue, il mord ». Elle a rappelé qu'Ellul avait lui-même minimisé une morsure antérieure lors de l'enquête. L'intéressé a rétorqué, la voix tremblante : « Je ne suis pas d'accord. Ce n'était jamais arrivé avec mes autres chiens », avant de craquer et d'éclater en sanglots.
Le dressage au mordant : un point central des accusations
La question du dressage a été au cœur des interrogations. Christophe Ellul a nié avec véhémence avoir entraîné Curtis au « mordant », s'accrochant à sa propre définition de cette pratique interdite en France. « Je sais que le mordant est interdit, mais pour moi le mordant, c'est sur costume », a-t-il déclaré, en référence au costume rembourré utilisé dans les exercices d'attaque. Il a ajouté, perplexe : « Je ne savais pas qu'accrocher un objet à un arbre, c'était du mordant. » Interpellé sur l'usage d'un « boudin » destiné à faire mordre le chien, il a répliqué sur un ton défensif : « Oui, mais alors pourquoi c'est vendu dans le commerce, madame la procureure. »
La magistrate l'a ensuite ramené sur les lieux du drame. « Où se déroulaient ces entraînements ? » a-t-elle demandé. « En forêt de Retz », a répondu Ellul, précisément l'endroit où Elisa Pilarski a perdu la vie. La procureure a insisté : ce jour-là, Curtis évoluait dans un environnement familier, « là où habituellement il jouait ». Les experts estiment que la présence et l'agitation des chiens de chasse ont pu reproduire l'ambiance des concours de mordant. « On a vu les vidéos, monsieur. Comment voulez-vous qu'elle s'en sorte ? » a-t-elle lancé. Christophe Ellul, très ému, s'est accroché à la barre, sans répondre.
Les analyses ADN : des résultats accablants mais nuancés
Le dossier, décrit comme complexe et technique, a été examiné sous l'angle des analyses ADN. Une quarantaine de chiens du chenil ont été soumis à des prélèvements. Il ressort des expertises que l'empreinte génétique d'Elisa Pilarski a été retrouvée sur la babine droite de Curtis et au niveau de sa zone orbitale droite. L'ADN du chien a, quant à lui, été mis en évidence sur le scalp de la jeune femme et sous un ongle de sa main gauche.
La présidente du tribunal, Armelle Radiguet, a toutefois apporté une nuance importante : « La nuance s'importe parce que les analyses ont leurs limites scientifiques. » Interrogé à la barre, Christophe Ellul est revenu sur ses propos de la veille, affirmant : « Je n'ai pas fait d'aveux. J'ai dit à madame la présidente ce que je voulais dire. » Pressé de questions, il a refusé de reconnaître que sa compagne avait été tuée par Curtis. « Je pense que je n'ai pas à me prononcer là-dessus », a-t-il déclaré.
Une question centrale et des réponses évasives
La procureure a ensuite posé ce qu'elle a elle-même qualifié de « question centrale de cette audience » : « Est-ce que vous avez vu Curtis avec, dans la gueule, le scalp de votre conjointe ? Des chasseurs vous ont entendu crier 'Arrête !' » Christophe Ellul a répondu par une question : « Vous me demandez si Curtis aurait pu mâchouiller la chevelure d'Elisa ? Non, madame la procureure. » La magistrate a conclu, après des échanges difficiles : « Toute cette audience n'a fait que montrer que vous avez menti. »
Le témoignage poignant de la famille de la victime
Nathalie, la mère d'Elisa Pilarski, a été invitée à la barre. D'une voix posée et sans amertume, elle a déclaré : « Le petit pourcentage de doute que j'avais au fond de ma tête, je ne l'ai plus. Tout nous amène à penser que c'est Curtis qui a attaqué Elisa. » Elle a évoqué les premières semaines après le drame, où la famille et Christophe Ellul « regardaient dans la même direction ». « Au départ, nous étions sur la même longueur d'onde que lui. Et puis, petit à petit, notre avocat nous a éclairés sur les circonstances », a-t-elle expliqué.
Vincent, l'oncle d'Elisa, a pris la parole à son tour, exprimant une douleur irréductible : « J'aurais aimé avoir la dernière parole d'Elisa. » Il s'est souvenu de Christophe Ellul chez eux : « Je voyais qu'on parlait à une pierre. J'avais demandé qu'il soit suivi par un psy. Il n'en a plus besoin. Tout est clair. »
Les plaidoiries et les réquisitions de la procureure
Me Guillaume Demarcq, avocat de la Société de vénerie, a ouvert le bal des plaidoiries des parties civiles, dénonçant l'instrumentalisation de l'affaire sur les réseaux sociaux. Il a insisté sur les conclusions des expertises : « Les investigations ont montré que la chasse à courre n'était pas impliquée. Curtis n'est pas un chien comme les autres. Il avait la force pour faire ce qu'il a fait. »
Xavier Terquem-Adoue, avocat de la famille, a enchaîné, pointant du doigt les erreurs de Christophe Ellul : « Vous avez dit : 'ce n'est pas mon chien, c'est la chasse à courre'. » Il a rappelé le message retrouvé dans le téléphone d'Elisa : « Je le fais piquer. » Les expertises, a-t-il affirmé, « ne laissent pas de place au doute. C'est lui. Il n'y a aucun doute. » Il a demandé une indemnisation de 80 000 euros pour la mère et 50 000 euros pour l'oncle d'Elisa.
Isabelle Terrin, avocate de l'association Une niche pour tous, a adopté une position plus nuancée, comprenant le déni du prévenu. « Il ne peut pas imaginer qu'un chien qui dort dans leur lit ait pu donner la mort à sa compagne », a-t-elle déclaré, demandant un euro symbolique de dédommagement.
Les trois fautes reprochées et la demande d'euthanasie
Dans ses réquisitions, la procureure a d'abord salué la dignité de la famille. « Personne n'accuse Christophe Ellul d'avoir causé la mort d'Elisa Pilarski, mais d'y avoir contribué », a-t-elle précisé. Elle s'est tournée vers le prévenu : « Vous vouliez des preuves de l'implication de Curtis, j'espère qu'on a réussi à vous les apporter. »
Elle a listé les trois fautes qui lui sont reprochées : l'entrée illégale de Curtis sur le territoire français, le dressage au mordant et la négligence. Elle a demandé la requalification en homicide involontaire par l'agression d'un chien, sans circonstance aggravante. Pour Curtis, elle a requis sa confiscation et son euthanasie. « Ce chien était dangereux. Et il l'est encore plus aujourd'hui », a-t-elle justifié. Christophe Ellul a fondu en larmes à l'énoncé de ces réquisitions.
La défense : un homme détruit et un champ de possibles
Me Alexandre Novion, avocat de Christophe Ellul, a pris la parole après une courte suspension. Il a décrit son client comme « un homme détruit », « qui vit dans un placard », et a rejeté l'image d'un « menteur prolifique ». « C'est un taiseux, un bourru, pas un playboy littéraire. Il ne sait pas bien parler d'amour mais il donnait des preuves », a-t-il déclaré.
L'avocat a relancé le soupçon sur une possible attaque de plusieurs chiens, évoquée par les légistes, et a critiqué la méthodologie des expertises. « J'ai l'impression qu'on s'est fait balader », a-t-il lancé. Il a plaidé pour la relaxe, estimant que son client avait « largement payé » ses fautes et vivait désormais dans « une prison du remords ».
Appelé à la barre une dernière fois, Christophe Ellul, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains, a peine à articuler ses mots. « J'aimais Elisa plus que tout… Si j'avais su… », a-t-il murmuré, la voix brisée. La famille d'Elisa avait déjà quitté la salle d'audience. La décision a été mise en délibéré et sera rendue le 11 juin à 14 heures.



