Le parquet de Bordeaux plaide pour la relaxe du commissaire François Thierry
Après sept heures de réquisitions, le parquet de Bordeaux a demandé que soit coupé le fil judiciaire qui liait depuis dix ans le commissaire François Thierry à son ancien indicateur Sofiane Hambli. Dans ce procès atypique, le procureur de la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Bordeaux a proposé de « remettre chacun à sa place ».
Un trafic gigantesque de cannabis
Le principal prévenu, Sofiane Hambli, est soupçonné d'un trafic portant sur 12 à 30 tonnes de cannabis en octobre 2015. Il est poursuivi aux côtés de l'ancien patron de l'Ocrtis (Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants, devenu l'Office anti-stupéfiants ou Ofast en 2020). Pour le parquet, Hambli mérite la peine maximale de vingt ans de prison, peine qu'il purge actuellement au Maroc.
« Sa vie est un roman, mais l'œuvre de l'intéressé est d'une nocivité extraordinaire », a déclaré le magistrat, ajoutant que Hambli « a menti, manipulé et joué sur les deux tableaux » dans une affaire qui « révèle un niveau de dangerosité qui n'est plus à démontrer ».
La position inconfortable du parquet concernant François Thierry
Concernant le commissaire François Thierry, le procureur a reconnu être dans une position « inconfortable ». À l'instruction, le parquet avait requis un non-lieu, mais les juges d'instruction ont estimé que les erreurs commises par l'Ocrtis constituaient des charges suffisantes pour renvoyer le policier pour complicité.
« J'ai bien conscience que, quelle qu'elle soit, ma position sera potentiellement critiquée, et peut-être même instrumentalisée », a commencé le procureur.
Des fautes professionnelles mais pas de complicité
Le parquet reconnaît des fautes professionnelles de la part de François Thierry. Le policier affirmait vouloir s'appuyer sur une livraison surveillée pour infiltrer le réseau du trafiquant concurrent Moufide Bouchibi. « Je crois qu'il poursuivait un objectif déraisonnable sans se donner les moyens d'y parvenir », a noté le procureur.
Seuls cinq policiers avaient été dévolus à la surveillance du camion depuis la frontière espagnole jusqu'à Vénissieux. « Comment avoir des renseignements fiables si vous ne surveillez pas ? » a questionné le magistrat.
La duplicité de l'indic Sofiane Hambli
Le procureur a pointé « la duplicité de Sofiane Hambli, qui a délibérément échappé au contrôle ». L'indic aurait profité de son statut de source principale pour mener son propre trafic, exploitant le dispositif de livraisons surveillées que l'Ocrtis expérimentait alors.
« Il avait un intérêt professionnel à faire tomber Bouchibi, Sofiane Hambli l'a compris et y a vu une occasion en or de tirer les marrons du feu. Sa source l'a endormie avant de porter l'estocade », a glissé le procureur.
Un fiasco aux conséquences institutionnelles
« L'affaire a été un séisme pour la police, la justice et aussi pour les Jirs », a résumé le ministère public. Il a relevé les conséquences déjà tirées de ce « fiasco », notamment l'exigence d'actes d'enquête avant d'autoriser une livraison surveillée.
Le procureur a évoqué la « matière complexe » que constituait cette pratique, encadrée par des règles « floues » et reposant sur la gestion de sources, « un domaine indispensable pour les enquêteurs, mais suffisamment gênant pour n'avoir jamais donné lieu à une doctrine claire ».
La question centrale de la complicité
« Si vous le condamnez, vous répondez qu'il n'a pas seulement fait preuve d'incompétence, de légèreté, d'orgueil démesuré, mais qu'il a partagé le projet délictuel de Sofiane Hambli », a argumenté le magistrat. « Cela fait-il de François Thierry un délinquant de droit commun ? Je ne crois pas ».
Le procureur a rappelé que « pour ces fautes, il a déjà été sanctionné disciplinairement » et a conclu : « Il est facile de refaire l'histoire maintenant que l'on connaît le résultat de ce fiasco ».
Les autres prévenus et la suite du procès
Contre 15 autres prévenus, le parquet a requis des peines allant jusqu'à dix ans de prison ferme. Les plaidoiries des avocats de la défense doivent débuter ce mardi, marquant la prochaine étape de ce procès complexe qui met en lumière les limites des méthodes d'enquête dans la lutte contre le trafic de stupéfiants.



