Corse : l'État déploie une stratégie inédite contre l'infiltration mafieuse
Se libérer d'une emprise demande du temps. Dans une île où la grande criminalité s'est profondément enracinée, l'État français reconnaît désormais l'ampleur du mal qui ronge la Corse : la mafia. Pour combattre les dérives du grand banditisme, la préfecture vient de lancer une démarche sans précédent sur le territoire national : une campagne de formation spécifique destinée aux agents publics de l'État.
Mille fonctionnaires formés comme sentinelles
D'ici la fin de l'année, un millier de fonctionnaires de l'administration corse seront formés pour identifier et signaler toute tentative de pression ainsi que les « signaux faibles » d'une présence criminelle dans leurs activités quotidiennes. « Face à ces phénomènes, nous devons renforcer les défenses immunitaires du corps social », explique au Point le préfet de Corse, Éric Jalon. « Cela passe par la mise en éveil des agents sur la manière dont ils peuvent déceler ces dérives, en étant protégés par une confidentialité absolue. »
Cette initiative préfectorale révèle l'enracinement profond de cette criminalité dans l'île, où son ancrage social et économique dépasse largement les activités illicites traditionnelles comme le racket, les jeux clandestins ou le trafic de stupéfiants.
Une économie infiltrée par une vingtaine de bandes
La vingtaine de bandes mafieuses identifiées par les services de police judiciaire prospèrent dans un climat de pressions où la violence sert de carburant pour obtenir des marchés publics, influencer l'aménagement du territoire et exercer une mainmise sur des secteurs économiques clés. Ce « grisage », où se mêlent légalité et illégalité, touche particulièrement l'immobilier, le foncier, le tourisme, la restauration, la batellerie, le commerce, les transports et la gestion des déchets.
Dans ces domaines, les fonctionnaires peuvent être confrontés à « des pressions, plus ou moins directes, des sollicitations ou des ambiguïtés », souligne Éric Jalon. Ils deviennent ainsi des « sentinelles », capables de détecter des situations inappropriées et de contribuer activement à la lutte contre la criminalité organisée.
Vigilance et rappel des obligations déontologiques
« Ce n'est pas une démarche de suspicion mais de vigilance », assure le plus haut représentant de l'État dans l'île, rappelant que « tout agent a une obligation de signaler des infractions lorsqu'elles sont détectées ». Les formations incluent :
- Une présentation détaillée du monde de la criminalité organisée.
- Un rappel clair des obligations déontologiques inhérentes à la fonction publique.
- Une explication des risques pénaux et disciplinaires encourus en cas de compromission.
« Si des dérives existent, ce n'est pas toujours en raison de pressions ou de la corruption. C'est souvent par manque de moyens pour procéder notamment au contrôle de légalité », nuance Charles Casabianca, secrétaire départemental de la CGT en Haute-Corse.
Un risque omniprésent et des chiffres alarmants
Le danger reste omniprésent face à un phénomène ancré qui a depuis longtemps pénétré l'économie licite et la sphère politique. Selon l'Agence française anticorruption, la Corse enregistre six fois plus d'infractions liées à des atteintes à la probité que la moyenne nationale, un taux inégalé en France.
« Il faut que chacun, à son niveau, soit acteur de la lutte contre ces dérives », insiste le préfet. « Cela commence par nous-mêmes, au sein de l'administration de l'État, et nous devons accompagner ce mouvement. »
Éduquer la jeunesse et soutenir les entreprises victimes
Cette stratégie ne se limite pas à la formation des agents publics. Depuis décembre 2025, l'État mobilise également, via le rectorat, les leviers de l'éducation pour promouvoir une « culture de la légalité » auprès de la jeunesse insulaire, en sensibilisant collégiens et lycéens. Ce programme unique en France, inspiré du modèle antimafia italien, est conçu comme le début d'une « révolution sociétale » nécessaire pour faire reculer la gangrène mafieuse.
La lutte passe aussi par le soutien aux victimes. Une cellule dédiée a été créée au sein de la préfecture pour accompagner, y compris financièrement, les entreprises incendiées, rackettées ou entravées dans leur développement. « Le rôle de l'État est aussi de défendre la liberté d'entreprendre », avance le préfet. « C'est le sens de ce dispositif, sur-mesure et innovant, que nous déployons, avec la collectivité de Corse, pour les aider et les soutenir. »
Une mobilisation judiciaire historique
L'institution judiciaire opère également sa mue. Lors de sa visite à Bastia le 5 juin 2025, le ministre de la Justice Gérald Darmanin avait promis une offensive « inédite » contre les dérives mafieuses. Les actes ont suivi les paroles. Une nouvelle circulaire de politique pénale territoriale cible désormais le crime organisé comme priorité absolue pour les services judiciaires.
Depuis le 1er janvier, la Corse dispose d'un Pôle régional anticriminalité organisée (Praco) unique en France. Le ministère a annoncé, le 15 janvier dans Corse-Matin, un « renforcement historique » des effectifs : d'ici 2027, vingt et un magistrats et vingt-cinq greffiers supplémentaires viendront renforcer les juridictions insulaires, marquant une mobilisation sans précédent contre l'emprise criminelle.