Affaire Boulin : trois juges désignés au pôle cold cases
Affaire Boulin : trois juges désignés au pôle cold cases

Le pôle national des crimes sériels ou non élucidés, dit « pôle cold cases », installé à Nanterre, vient de se voir confier l'une des affaires les plus sensibles de la Ve République : la mort de Robert Boulin, ministre du Travail sous Valéry Giscard d'Estaing, décédé le 30 octobre 1979 dans des circonstances jamais éclaircies. Trois juges d'instruction ont été désignés le 28 juin 2026 pour reprendre ce dossier vieux de près de 47 ans.

Une décision judiciaire attendue depuis des années

La désignation des magistrats fait suite à une demande de réouverture de l'enquête déposée par la famille Boulin en 2024. Le parquet de Nanterre avait initialement classé l'affaire sans suite en 1980, concluant à un suicide. Mais les proches de l'ancien ministre, soutenus par plusieurs personnalités politiques et journalistes, n'ont jamais cessé de clamer qu'il s'agissait d'un assassinat maquillé. En 2025, la Commission nationale de réexamen des décisions pénales avait émis un avis favorable à une reprise des investigations, ouvrant la voie à cette nouvelle étape.

Selon une source proche du dossier, les trois juges – dont l'identité n'a pas été divulguée – auront pour mission de « procéder à tous les actes d'information utiles à la manifestation de la vérité ». Ils pourront notamment entendre de nouveaux témoins, ordonner des expertises scientifiques sur les pièces à conviction conservées, et solliciter des commissions rogatoires internationales si nécessaire.

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Les zones d'ombre persistent

Robert Boulin, 59 ans, avait été retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, près de son domicile. L'autopsie avait conclu à une noyade, mais des traces de coups et une injection d'air dans une veine (embolie gazeuse) avaient été relevées. Le corps présentait également des hématomes suspects. L'enquête initiale avait été critiquée pour ses négligences : absence de prélèvements ADN, destruction de vêtements, et non-audition de plusieurs témoins clés.

L'affaire avait pris une dimension politique après la révélation, en 2007, d'un document attribué aux services secrets roumains suggérant que Boulin aurait été assassiné en raison de ses liens avec des réseaux de financement occulte du Parti communiste français. Ce document, dont l'authenticité est contestée, avait relancé les spéculations.

Un pôle spécialisé pour les affaires non résolues

Créé en 2022, le pôle cold cases de Nanterre est compétent pour les crimes les plus complexes et les plus anciens. Il compte une dizaine de juges et s'appuie sur des enquêteurs spécialisés de la gendarmerie et de la police. Depuis son lancement, il a rouvert plusieurs dossiers emblématiques, comme l'affaire Grégory Villemin ou la disparition d'Estelle Mouzin.

« C'est une avancée majeure pour la manifestation de la vérité », a déclaré Me Olivier Morice, avocat de la famille Boulin, joint par téléphone. « Nous avons toujours eu la conviction que Robert Boulin a été assassiné. Ces juges ont les moyens et l'indépendance nécessaires pour enfin faire la lumière sur cette tragédie. » Selon lui, « plusieurs témoins prêts à parler se sont manifestés ces dernières années, mais ils attendaient une réouverture officielle pour se confier. »

L'avocat a également souligné que « l'affaire Boulin est un symbole de l'opacité qui entoure encore certaines morts de personnalités politiques. Nous espérons que cette instruction permettra de lever le voile sur des réseaux d'influence et de corruption qui ont pu exister à l'époque. »

Les implications politiques et historiques

La réouverture de l'enquête intervient dans un contexte politique marqué par une volonté de transparence sur les affaires d'État. Plusieurs parlementaires ont salué la décision, y voyant « un pas vers la réconciliation de la justice avec les citoyens ». Le ministère de la Justice, interrogé, n'a pas souhaité commenter, se contentant de rappeler que « l'indépendance de la justice est totale ».

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Pour l'historien Jean-Yves Le Naour, spécialiste des affaires non résolues, « l'affaire Boulin cristallise les suspicions sur les méthodes de la police et de la justice sous la présidence de Giscard. Elle a alimenté les théories du complot pendant des décennies. Une enquête rigoureuse pourrait apaiser les esprits, quel que soit le résultat final. »

Prochaines étapes

Les juges devraient commencer leurs investigations dès juillet 2026. Une première série d'auditions est prévue, incluant d'anciens collaborateurs de Boulin, des membres de sa famille, et des experts en médecine légale. Des analyses ADN sur les vêtements conservés par la famille pourraient être ordonnées, ainsi qu'une reconstitution des faits.

L'instruction pourrait durer plusieurs années. En attendant, la famille Boulin, qui a déjà attendu près d'un demi-siècle, espère que cette fois, la vérité éclatera. « Nous ne lâcherons rien », a conclu Me Morice.