L'affaire Robert Boulin relancée par le pôle des cold cases de Nanterre
Affaire Boulin : le pôle cold cases reprend l'enquête

L'affaire Robert Boulin confiée aux spécialistes des cold cases

L'un des plus grands mystères de la Ve République pourrait connaître un nouveau développement significatif. Le dossier de la mort de Robert Boulin, ministre du Travail RPR sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, a été officiellement transféré au Pôle des crimes sériels et non élucidés (PCSNE), plus communément appelé pôle « cold cases ».

Une unité judiciaire spécialisée créée en 2022

Cette unité judiciaire spécialisée, établie à Nanterre dans les Hauts-de-Seine en 2022, va désormais se pencher sur cette affaire vieille de plus de quarante ans. Deux juges d'instruction devraient être désignés conjointement pour conduire la procédure, actuellement traitée à Versailles. Cette juridiction avait exploré l'hypothèse criminelle sans aboutir à ce jour à des mises en examen ou même à des gardes à vue.

Le transfert vers le pôle de Nanterre représente une étape cruciale, car cette unité dispose de moyens humains et techniques spécifiquement adaptés aux affaires anciennes non résolues. Les magistrats qui y travaillent ne sont pas encombrés par les dossiers du quotidien, contrairement à leurs collègues des juridictions ordinaires qui doivent gérer jusqu'à cent dossiers simultanément.

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Un témoignage tardif et controversé

L'intérêt du pôle pour ce dossier remonte notamment à l'apparition d'un nouveau témoin en 2022. Elio Darmon, ancien proche du grand banditisme, s'était manifesté en affirmant qu'à l'époque des faits, il avait entendu par hasard dans un établissement de nuit des Hauts-de-Seine deux individus évoquer la mort de Robert Boulin lors d'un tabassage.

Ce témoin, entendu à l'instruction à Versailles, avait identifié ces deux personnes comme étant membres du Service d'action civique (SAC), le service d'ordre du RPR dissous par la gauche après 1981 suite à plusieurs scandales. Malheureusement, Elio Darmon est décédé le 1er avril dernier à l'âge de 79 ans, et une enquête locale a conclu à une mort naturelle. Ses affirmations n'ont pu être validées par d'autres éléments à ce jour.

Des techniques d'investigation modernisées

L'apport principal du pôle de Nanterre réside dans son approche technique innovante. Les magistrats ont pour habitude de faire appel aux méthodes les plus modernes en matière d'expertise criminelle. La génétique constitue bien sûr un outil privilégié, mais pas le seul.

Des formes d'intelligence artificielle et des outils numériques très avancés sont régulièrement utilisés pour refaire l'analyse complète des procédures. La science médico-légale peut également être mobilisée si cela reste possible sur les éléments encore conservés, ou éventuellement sur dossier seul.

Une particularité du dossier Boulin est l'accumulation, au fil des années, d'expertises et de conclusions sur les causes de la mort, sans qu'une conclusion catégorique n'ait jamais été rendue définitivement sur la cause du décès.

Les circonstances troublantes de la découverte du corps

Le corps du ministre Robert Boulin a été retrouvé le 30 octobre 1979 dans une faible profondeur d'eau d'un étang de Rambouillet, dans les Yvelines. L'expertise médico-légale a révélé qu'il avait absorbé des barbituriques. Un message de sa main, « embrassez éperdument ma femme », avait été découvert sur le pare-brise de sa voiture garée non loin, et des courriers annonçant son suicide ont été reçus par diverses personnalités de sa connaissance.

L'enquête initiale avait donc conclu à un suicide, motivé par une enquête judiciaire le mettant en cause, conduite en Normandie par le juge Renaud Van Ruymbeke, alors débutant dans sa carrière. Cependant, cette thèse a été progressivement remise en question au fil des années.

La thèse criminelle qui a gagné du terrain

Des photos du corps montrant ce qui semblait être des traces de coups sont apparues, soulevant de nouvelles interrogations. Une thèse criminelle s'est développée au fil des ans, alimentée par de nombreux livres et documentaires, et soutenue avec persévérance par la famille du défunt ministre.

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Selon la plupart des partisans de ce scénario alternatif, Robert Boulin aurait été éliminé par son propre camp politique, qui aurait craint des révélations compromettantes. Cette version des événements est devenue dominante dans l'opinion publique et parmi certains observateurs.

Des voix qui persistent à croire au suicide

Malgré la popularité croissante de la thèse criminelle, certains acteurs majeurs de l'affaire ont maintenu leur conviction d'un suicide. Robert Badinter, premier avocat de la famille Boulin et figure historique de la gauche, en faisait partie. Renaud Van Ruymbeke, devenu un magistrat unanimement respecté jusqu'à sa mort en 2024, partageait cette opinion.

Dans ses mémoires publiées en 2020, le juge Van Ruymbeke niait catégoriquement s'être prêté à un complot judiciaire contre Boulin avec l'enquête qu'il conduisait en 1979. Il réaffirmait avoir découvert un versement suspect en espèces de 40 000 francs de l'époque (environ 22 000 euros actuels) sur les comptes du ministre.

« On peut penser que Robert Boulin venait donc d'apprendre que j'allais découvrir ce versement et ça pourrait expliquer son suicide. Cela dit, je n'ai jamais enquêté sur sa mort », exposait le magistrat dans un entretien accordé au journal « Sud Ouest » en 2021.

Le pôle des cold cases de Nanterre dispose désormais de l'opportunité historique d'appliquer ses méthodes innovantes à cette affaire emblématique. Avec le recul du temps et l'avancée des technologies d'investigation, les magistrats spécialisés espèrent pouvoir apporter des réponses définitives à l'un des mystères les plus persistants de la vie politique française.