Vie chère : 3.000 commerces touchés, un sociologue décrypte les dégradations
Vie chère : 3.000 commerces touchés, un sociologue décrypte

Au moins 3.000 commerces ont été touchés par des dégradations commises en marge de la manifestation contre la vie chère du 17 octobre, selon les chiffres du gouvernement. Un dispositif de soutien a été lancé, tandis que des couvre-feux localisés ont été instaurés, notamment à Marseille, Lyon ou Paris. Pour comprendre ces actes, François Brasdefer, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), spécialiste du vandalisme, livre une lecture sociologique à 20 Minutes.

Des profils variés et des processus sociaux

François Brasdefer, qui a travaillé pendant deux ans sur les émeutes de 2023 liées à la mort de Nahel Merzouk, explique qu'« on ne dégrade jamais vraiment tout seul ». Selon lui, « la diversité des profils des personnes qui cassent ou qui pillent est classique sur les grandes mobilisations ». Il ajoute : « Il faut abandonner l'idée de profil : les dégradations sont répandues dans les manifestations, mais aussi en dehors. »

Le chercheur rappelle que des dégradations ordinaires se déroulent toute l'année pour de nombreuses raisons : conflits de voisinage, pratiques culturelles, évènements festifs. « Les gens dégradent, c'est illégal, mais il faut l'analyser comme tel », insiste-t-il.

Des facteurs liés à la gestion des manifestations

Interrogé sur les facteurs supplémentaires dans les manifestations, François Brasdefer souligne que « beaucoup de gens qui dégradent, peu importe leurs classes sociales, réprouvent la violence ». Ils trouvent « plus acceptable de s'en prendre aux biens plutôt qu'aux personnes », un paradoxe apparent.

La gestion des manifestations crée aussi des opportunités. « Ces dix dernières années, en renforçant l'armement et les confrontations à distance, on fixe les manifestants loin, puis on les disperse », explique-t-il. Cela entraîne des situations émeutières avec des gens qui décident de protester en cassant une vitrine. Il évoque également des mécanismes d'apprentissage : « En quelques minutes, on voit quelqu'un casser et on se dit que c'est possible. »

Distinguer dégradations et vols, motifs multiples

François Brasdefer établit une distinction entre les dégradations et les vols. « Il y a des pillages, des dégradations, mais beaucoup n'ont aucun but acquisitif », précise-t-il. La « casse » peut avoir des motifs tactiques (attirer l'attention, créer une barricade), idéologiques (un anticapitaliste brisant la vitre d'une grande banque) ou de vengeance contre des objets ou institutions spécifiques.

« Le sens de ces dégradations n'est accessible qu'aux personnes qui les ont faites, et différents motifs peuvent se superposer », ajoute-t-il. L'exemple des émeutes de la faim illustre cette complexité : voler de la nourriture pour résoudre un problème de pauvreté combine motif acquisitif et politique.

Un contexte social tendu et des revendications sociales

Le chercheur estime qu'on ne peut pas séparer les questions de pillage et de pauvreté en France. La manifestation du 17 octobre a rassemblé des « gilets jaunes », des étudiants, des habitants de quartiers défavorisés, des populations qui se plaignent de problèmes de vie chère depuis des années. « À l'échelle d'une même rue, on peut retrouver un magasin pillé puis un graffiti politique et une barricade », observe-t-il. « Ce sont trois dégradations mais elles n'ont pas forcément le même sens. »

Concernant la colère contre l'État, François Brasdefer rappelle que « exprimer sa colère ou sa frustration contre des objets matériels est quelque chose d'ancien, de classique dans la culture occidentale ». Les questions de violences d'État, policières, institutionnelles ou symboliques peuvent motiver les individus. « Les mouvements sociaux sont toujours en interaction avec le contrôle social en face », conclut-il, rappelant que les gardes à vue ne représentent qu'une faible proportion des centaines de milliers de manifestants présents samedi.