Le 19 juillet 1976, la salle des coffres de la Société Générale à Nice est éventrée. Entre 40 et 50 millions de francs (environ 7,6 millions d'euros) disparaissent par les égouts. Sur le mur, une inscription à la craie : « Sans armes, ni haine, ni violence ». Albert Spaggiari, alias « M. Albert », devient une légende. Mais cinquante ans plus tard, l'ultra-droite niçoise en fait un saint patron, révélant une face bien plus sombre.
Un passé trouble entre OAS et nostalgie nazie
Derrière l'image du cambrioleur poète, la police dresse un portrait sinistre. Ancien parachutiste d'Indochine, Spaggiari a été condamné en 1953 pour avoir braqué un bordel à Hanoï « pour l'honneur ». Membre de l'OAS (Organisation Armée Secrète), il a gravité dans les eaux de l'extrême droite radicale. Dans sa bergerie à Bezaudun, nommée « Les OieS Sauvages », les deux « S » stylisés rendent hommage à la SS d'Heinrich Himmler. Les enquêteurs y découvrent un portrait d'Adolf Hitler.
Son ancrage idéologique profond explique sa récupération par les groupuscules identitaires. Sa bande d'égoutiers mêlait truands marseillais et mercenaires nostalgiques du putsch d'Alger. Spaggiari projetait même de faire sauter le siège du Parti communiste à Paris.
Un cerveau ou un vantard ?
Le mythe veut que Spaggiari soit le génie solitaire du tunnel. Mais selon Jacques Cassandri, alias Amigo, figure du milieu marseillais, Spaggiari n'a pas creusé. Dans son livre La Vérité sur le casse de Nice, il écrit : « Ce farceur d'Albert […] n'a pas creusé. Jamais il n'a participé aux travaux… ». Sa seule plus-value était son carnet d'adresses : il avait obtenu le tuyau sur l'absence d'alarmes auprès d'un employé de la banque, membre du conseil municipal de Nice. Le milieu marseillais a utilisé sa soif de reconnaissance. Résultat : Spaggiari n'a quasiment pas vu la couleur du butin. Il prétendra avoir donné l'argent à la Catena, une organisation anticommuniste d'Amérique du Sud gérée par d'anciens nazis.
Une cavale rocambolesque et pathétique
Son évasion par la fenêtre du bureau du juge d'instruction reste son chef-d'œuvre. Mais la suite est une fuite en avant : Brésil, Argentine, Espagne, Suisse. Des documents déclassifiés de la CIA suggèrent qu'il a collaboré avec la dictature de Pinochet sous le pseudo de Romain Clément. En cavale, il écrit des livres, envoie des cartes postales déguisé en Père Noël aux policiers, et se fait interviewer par Bernard Pivot dans Apostrophes. Il meurt ruiné le 8 juin 1989 d'un cancer en Italie. Sa compagne charge son corps dans une caravane, traverse la frontière et fait un arrêt symbolique devant la Société Générale de Nice.
Icône de l'ultra-droite niçoise
Pour les mouvements identitaires, Spaggiari incarne le « soldat-politique ». Sa formation militaire, son passé à l'OAS et son défi à l'État en font un modèle de subversion virile. Le vol est réinterprété comme une action légitime contre le capitalisme et la République. À Nice, des groupuscules comme Lou Bastioun, le Club 1543 ou Aquila Popularis organisent régulièrement des commémorations. Le 17 avril dernier, Aquila Popularis a tenu un événement dans son local de Riquier, honorant « un Niçois qui n'a pas plié ». Pour leurs opposants, c'est une provocation permanente visant à réhabiliter un activiste de l'OAS et un nostalgique du IIIe Reich.



