Nice 10 ans après l'attentat : entre mémoire et reconstruction
Nice 10 ans après l'attentat : mémoire et reconstruction

Dix ans après l'attentat du 14 juillet 2016 sur la Promenade des Anglais, Nice continue de panser ses blessures. Entre devoir de mémoire, reconstruction et désir d'aller de l'avant, chercheurs et habitants témoignent de l'impact profond du drame sur la ville et son quotidien.

Un traumatisme collectif toujours présent

Martine, une Niçoise vivant à Garibaldi, est venue assister à la présentation de l'ouvrage L'Ange de la baie organisée par le Hublot au 109 le 6 juillet dernier. À l'évocation de la tragédie, l'émotion trouble sa voix. Comme elle, les quelque 350 000 habitants de Nice ont été touchés dans leur chair lorsque l'attentat a ravagé la Promenade des Anglais, cœur symbolique de la ville.

« La Prom », comme on la surnomme affectueusement, « est un espace de mixité sociale absolue où l'on apprend à faire du vélo, où l'on pique-nique en famille, toutes classes sociales et quartiers confondus », explique Karine Emsellem, géographe à l'université Côte d'Azur. Le terroriste n'a pas frappé ce lieu au hasard. « Il a visé précisément le paroxysme de la rencontre et l'aspect heureux de notre société », poursuit Yvan Gastaut, historien et chercheur à l'université de Sophia Antipolis.

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Ambivalence du lieu et évolution de la Promenade

Dix ans plus tard, la vie a repris ses droits sans pour autant effacer le passé. Karine Emsellem et sa collègue anthropologue Agnès Jeanjean ont longuement étudié l'évolution de la Promenade des Anglais après le drame. Avec leur pair Frédéric Vinot, chercheur en psychologie clinique, elles ont écrit un article sur le sujet paru dans la revue Urbanités.

« Ce qui est très intéressant, c'est la dimension temporelle et la transformation de la Promenade, explique Agnès Jeanjean. On y voit une volonté à la fois d'effacer les traces tout en continuant à commémorer l'attentat. » Comment sécuriser sans oppresser ? Comment réaménager sans empêcher le souvenir ? Cette ambivalence s'observe particulièrement autour de la statue L'Ange de la Baie, imaginée par le sculpteur niçois Jean-Marie Fondacaro. Ce monument en souvenir de la tragédie symbolise aussi le renouveau de la ville : il accueille aujourd'hui des parties de pilou à ses pieds et sert de décor aux selfies des touristes.

Au fil du temps, le rapport à l'événement s'est complexifié, comme le note Agnès Jeanjean : « On ne peut plus lire cet événement comme au début, car beaucoup de choses se sont superposées depuis. »

Une ville complexe révélée par la tragédie

Pour Yvan Gastaut, la tragédie a agi comme un révélateur des fractures et des tourments internes de la société niçoise, mettant au jour une ville marquée par la pauvreté et les problématiques de radicalité religieuse. « Il y a une ville dans la ville, mais ce récit est souvent occulté par l'image du tourisme et de la fête et se heurte à une grande complexité de clivages existants », détaille le chercheur. L'attentat a d'ailleurs touché une population très diverse, incluant de nombreuses victimes de confession musulmane. Elles ont été affectées directement par l'attaque, mais aussi indirectement parce que le meurtrier était musulman.

Redessiner la ville et le quotidien

Dix ans après, l'histoire ne s'est pas arrêtée. Elle s'est prolongée à travers les commémorations et les procès. « Il existe une véritable vivacité du souvenir », constate Yvan Gastaut. Profondément marqués, les habitants réagissent chacun à leur manière : certains sont retournés tout de suite sur la Prom, tandis que d'autres continuent de l'éviter. De nouveaux lieux de vie ont été plébiscités, comme la Place du Pin ou la Coulée verte.

Cette mémoire locale se confronte parfois à une forme d'invisibilisation à l'échelle du pays. « Il existe une véritable dissonance entre le besoin de reconnaissance des victimes et la centralisation parisienne des récits nationaux. L'attentat de Nice semble parfois passer au second plan dans la mémoire nationale », regrette Karine Emsellem.

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« La Promenade reste la Promenade », observe-t-elle encore en se souvenant du témoignage d'une victime affirmant que le lieu lui-même était une victime : « Il y a eu une véritable personnification. » Aujourd'hui, le deuil collectif s'est intégré à l'identité niçoise. « Nous avons pu observer des gens qui allaient déposer des fleurs récupérées lors de la Fête des fleurs au pied de l'Ange de la baie », conclut Agnès Jeanjean. Un devoir de mémoire qui s'inscrit désormais dans les rites urbains classiques de la ville, jusqu'au cœur du Carnaval.