Manifestation à Paris : la peur ne dissuade pas les manifestants
Manifestation à Paris : la peur ne dissuade pas

La manifestation parisienne du samedi 24 octobre s'est élancée de la porte d'Italie en direction de la porte de Vincennes, après de nombreux rebondissements. Une semaine après les mobilisations du 17 octobre, les principales revendications restent les mêmes : plus de pouvoir d'achat et une amélioration des conditions pour les lycéens et les étudiants. Mais, après avoir observé la réaction du gouvernement face à ce premier acte, de plus en plus de manifestants s'inquiètent également du devenir de l'État de droit.

Des manifestants déterminés malgré la peur

Robert, emmitouflé dans une écharpe à carreaux et sous un béret, s'est placé au début du cortège avant le départ. « Ça fait 50 ans que je fais ça, il n'y a pas de raison que je ne continue pas », glisse cet ancien gréviste de mai 68 sous son épaisse moustache blanche. Il ajuste son sonotone et s'inquiète : « En mai 68, il y a eu au total onze morts, on n'en est pas encore là. Mais il y a des matériels nouveaux. Les adolescents qui se font arracher les mains ou éborgner par les grenades, ça n'existait pas. » Il s'insurge surtout du changement de trajet de la manifestation : « C'est un scandale complet de prendre les boulevards extérieurs alors qu'il y avait un autre parcours. Ils sont contents parce qu'il n'y a pas de commerçants, mais pour nous, il n'y a pas de salariés ni de personnel qui peut nous voir. »

À quelques mètres de lui, Christine a épinglé une feuille blanche à l'arrière de son anorak sur laquelle on peut lire « Manif = un droit » en majuscule. « Je suis de toutes les manifs, mais là, c'est insupportable de voir qu'on est passé dans une démocrature », lâche cette enseignante de région parisienne. Elle n'a pas apprécié qu'Emmanuel Macron interdise les manifestations non organisées par des syndicats : « Qu'on dise qu'il y a des gens qui ne sont pas légitimes à manifester, c'est absolument insupportable. C'est illégal et quand c'est un président de la République qui le dit, c'est scandaleux. »

Des parcours modifiés qui sèment le chaos

Les mesures pour interdire ou déplacer les parcours des manifestations ont aussi indigné Imane Bounouh, élue écologiste du Mans. Elle s'est déplacée à Paris car, dans sa ville, le rassemblement n'a pas été autorisé. Elle dénonce l'inconstance de la préfecture concernant le parcours, initialement prévu entre Bastille et Nation. « C'est un grand problème au niveau du droit à manifester, fait-elle remarquer. Ce qui sème le chaos, c'est quand les gens ne savent pas où aller. »

Certains manifestants, ignorant le changement intervenu la veille au soir, se sont rendus à Bastille mais ont été accueillis par des forces de l'ordre leur ordonnant de quitter les lieux sous peine d'amende. Après ce moment de flottement, la foule a pris d'assaut le boulevard des Maréchaux, sous les encouragements des habitants à leurs fenêtres.

Face à la répression exercée ces dernières semaines, Imane Bounouh avoue ne pas être totalement sereine : « Mais c'est parce que j'ai peur que je suis là. Ce n'est pas normal d'avoir peur de manifester dans un État de droit. » En guise de pancarte, elle a découpé la pochette d'un vinyle de Jacques Brel, avec un message pour le président : « On a que l'amour et tu nous crèves les yeux. »

Des inquiétudes sur l'indépendance judiciaire

Solène et Yanis, étudiants en droit, ont « hésité à venir » mais ont pris place à l'avant du cortège. « La semaine dernière, on était à République, on s'est fait taper », raconte Yanis. Solène ajoute : « On s'est aussi fait prendre dans des nasses, gazer… Donc on a peur, mais parce que ce n'est pas normal d'avoir peur, il faut se bouger. » Ils s'inquiètent pour la démocratie et l'indépendance judiciaire. « Le gouvernement qui donne des instructions aux juges, c'est une ingérence politique qui ne devrait pas arriver dans une démocratie comme la France », rappelle Yanis. Solène s'insurge des peines « disproportionnées » reçues par les prévenus du 17 octobre : « Alors que des violeurs s'en sortent avec du sursis, là il y a eu des peines de prison fermes pour des gens qui ont commis une infraction en volant des choses au moment des pillages. »

« Les revendications s'accumulent », résume Anaïs, frappée par la sévérité des peines en comparutions immédiates. Elle évoque aussi le racisme de l'attentat des Yvelines survenu vendredi et le coût de la vie. Sur sa pancarte, elle a collé une capture d'écran de son solde de compte : « -125,99 euros depuis dix jours au moins ». « Je suis au chômage depuis cinq mois, après six ans d'études », précise-t-elle.

Pour Anaïs, il est essentiel de continuer à manifester : « Il y a forcément des craintes, mais ça ne changera rien. S'il y a une manif la semaine prochaine, on y sera. Je n'aurais jamais peur de revendiquer nos droits », affirme-t-elle sous la pluie. Dans les rangs de la manifestation, qui se finira par des heurts cours de Vincennes, des tracts pour un acte III sont déjà distribués.