Le procès historique du premier tueur en série français
Le 7 novembre 1921 s'ouvrait devant la cour d'assises de Versailles l'un des procès les plus médiatisés de l'entre-deux-guerres : celui d'Henri-Désiré Landru, considéré comme le premier tueur en série identifié en France. Vingt-trois jours plus tard, le 30 novembre, il était condamné à la peine capitale pour le meurtre de dix femmes. Son exécution à la guillotine intervint le 25 février 1922, mettant fin à l'une des affaires criminelles les plus retentissantes du début du XXe siècle.
Un prédateur méthodique et insaisissable
Pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses quatre enfants, Henri-Désiré Landru avait développé une technique criminelle redoutablement efficace. Né en 1869 dans un milieu modeste parisien, cet homme au crâne dégarni et à la longue barbe noire séduisait des femmes seules par le biais d'annonces matrimoniales. Après leur avoir fait miroiter le mariage, il les invitait dans des villas isolées qu'il louait, leur faisait signer des procurations pour s'emparer de leurs économies, puis les assassinait avant de faire disparaître leurs corps.
La méthode macabre de Landru consistait à brûler les corps dans le fourneau de ses cuisinières. Les enquêteurs découvrirent à Gambais et Vernouillet, dans les villas qu'il occupait, des restes calcinés correspondant à au moins trois têtes, cinq pieds et six mains, ainsi que 47 dents ou fragments de dents. Ses achats répétés de scies à métaux, scies à bûches et de grandes quantités de charbon témoignaient de la préméditation de ses crimes.
Un procès-fleuve sous les feux des projecteurs
Après deux ans et demi d'instruction, le procès de Landru attira une foule considérable. Le Tout-Paris, de Mistinguett à Raimu en passant par Berthe Bovy, se pressait dans la salle d'audience. La romancière et journaliste Colette, qui couvrait le procès pour Le Matin, décrivait l'accusé avec ces mots : "Je cherche en vain, dans cet œil profondément enchâssé, une cruauté humaine, car il n'est point humain. C'est l'œil de l'oiseau, son brillant particulier, sa longue fixité."
Landru, beau parleur et charismatique, ne reconnut jamais les assassinats dont on l'accusait. Quelques mois après son arrestation, il avait même reçu des centaines de lettres d'admiratrices. Le Petit Journal rapportait le 22 octobre 1920 : "Gros succès pour Landru en police correctionnelle. Il parle, il sourit et met toute la salle en gaîté. À l'entendre se défendre, Landru paraît innocent comme l'agneau qui vient de naître."
De l'escroc au tueur en série
Le casier judiciaire de Landru était déjà chargé avant ses crimes. Condamné à plusieurs reprises pour escroqueries, il avait notamment monté une fausse fabrique de bicyclettes à pétrole en 1900, disparaissant avec les acomptes des clients sans jamais livrer une seule bicyclette. En 1909, il fut condamné à trois ans de prison pour avoir escroqué une femme après une annonce matrimoniale - un stratagème qu'il perfectionnerait pour ses meurtres.
En 1914, alors qu'il était condamné par contumace à quatre années supplémentaires et à la relégation au bagne de Guyane, Landru prit la fuite et franchit le pas vers le crime de sang. Le contexte de la Première Guerre mondiale lui offrait un terrain de chasse idéal : de nombreuses veuves de guerre, isolées et disposant de modestes économies, répondaient à ses annonces matrimoniales.
L'enquête qui mena à l'arrestation
Landru finit par être repéré grâce à la perspicacité du maire de Gambais. À la fin de 1918, celui-ci reçut deux lettres demandant des nouvelles de femmes disparues ayant répondu à des annonces similaires. Les familles unirent leurs efforts et portèrent plainte, déclenchant une enquête menée par l'inspecteur Jules Belin.
L'arrestation intervint le 12 avril 1919, lorsque Landru fut reconnu au bras d'une nouvelle conquête rue de Rivoli. Arrêté à son domicile rue Rochechouart sous le pseudonyme de Lucien Guillet, la police découvrit rapidement sa véritable identité grâce à un brevet à son nom et, surtout, un petit carnet sur lequel étaient soigneusement inscrits onze noms - ceux de ses victimes.
Les révélations macabres de l'enquête
Les perquisitions menées par la police révélèrent l'ampleur des crimes de Landru :
- 283 femmes étaient entrées en contact avec lui suite à ses annonces matrimoniales
- Il utilisait plus de 90 pseudonymes différents
- Dans les villas qu'il louait, la police découvrit des malles contenant des effets personnels de ses victimes : sacs à main, linge marqué de leurs initiales, cheveux, lettres et photographies
- Son registre de comptes, tenu avec une méticulosité troublante, documentait ses escroqueries
L'examen des lieux permit d'établir que Landru avait assassiné au moins dix femmes et le fils de l'une d'elles entre 1914 et 1919. Les experts psychiatriques qui étudièrent son cas par la suite évoquèrent une psychose latente transformée en schizophrénie mortifère par le contexte trouble de la guerre.
Le verdict et l'exécution
Durant les trois semaines de son procès, Landru maintint jusqu'au bout son innocence, reconnaissant seulement des vols et escroqueries. Après un réquisitoire véhément de l'avocat général, le verdict tomba le 30 novembre 1921 : Henri-Désiré Landru était reconnu coupable des meurtres de dix femmes et condamné à mort.
"Le tribunal s'est trompé. Je ne suis pas coupable d'assassinat. C'est ma dernière protestation", clama-t-il après l'annonce du verdict. Le "Barbe-Bleue de Gambais" fut finalement exécuté à la guillotine le 25 février 1922, à l'âge de 53 ans, emportant avec lui les derniers secrets de ses crimes.
L'affaire Landru marqua durablement l'imaginaire collectif français, établissant les contours du phénomène des tueurs en série et posant des questions toujours actuelles sur la psychologie criminelle, les failles du système judiciaire et la fascination morbide du public pour les crimes les plus atroces.



