Dix ans après l'attentat du 14 juillet 2016, le quartier de La Madeleine à Nice reste marqué par le drame. Ce long ruban d'asphalte qui descend jusqu'à la mer a vu 18 de ses habitants perdre la vie ce soir-là. Une cinquantaine de personnes se sont rassemblées ce matin au stade Nicolaï pour un hommage, déposant deux gerbes devant la plaque commémorative et observant une minute de silence suivie d'applaudissements.
Un quartier frappé au cœur
La Madeleine a été le quartier le plus durement touché par l'attentat du 14-Juillet. La première victime, Fatima Charrihi, est tombée, suivie de la famille Sahraoui, percutée de plein fouet par le camion de 19 tonnes, puis de la famille Marzouk. Des femmes, des enfants, des orphelins : un décompte macabre qui hante encore les habitants.
Christian Gagne, président du comité de quartier de la Madeleine supérieure, ravive ces souvenirs douloureux : « Ce n’est pas facile mais il faut parler, rendre hommage à tous ceux qui sont tombés ce sinistre 14 juillet 2016. » Il raconte cette nuit d'horreur : « Nous étions avec un couple d’amis, invités à la villa Masséna pour voir le feu d’artifice. Quand la dernière lumière s’est éteinte, il y a eu un mouvement de panique. On entendait : “C’est un camion, c’est un attentat, attention ça tire…” »
La course à travers la foule folle
Les yeux embués, Christian Gagne, qui a perdu la vue depuis mais pas les images, poursuit : « On avait perdu nos filles. Avec mon ami, on a traversé la foule folle, à contre-courant, qui courait dans tous les sens. On hurlait leurs prénoms… Je ne savais plus où était ma femme… On s’est retrouvés face à des cadavres, les restaurateurs nous ont donné des nappes pour recouvrir les corps. »
Il fait une pause, la voix étranglée : « On regardait les cadavres pour savoir si ce n’étaient pas nos filles. » Puis, le silence lourd, un vent glacial qui se lève, quelques gouttes de pluie peut-être. « On a croisé un couple qui hurlait : “Maman, maman, réveille-toi !”. Une jeune fille blonde hébétée, qui se plaignait de douleurs au bassin. Elle devait avoir 16 ou 17 ans. On a aperçu un camion de pompiers au loin, on l’a portée et aidée à se mettre sur un brancard. »
Christian Gagne reprend son souffle : « On a vu des cadavres écrasés, un tout petit garçon par terre, un fauteuil roulant sur la tête d’un handicapé dans un caniveau. Un jeune homme m’a demandé : “Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?” Je n’avais pas de réponse… »
Il a fini par retrouver sa fille Anaïs, réfugiée dans un hall d’immeuble du Vieux-Nice, et sa femme Claudine, saine et sauve mais traumatisée. Elle pleure pendant l’interview, comme souvent quand elle repense à tout ça. « Pendant très longtemps, je n’ai pas pu retourner sur la Prom’ », dit-elle doucement.
Un village frappé par le deuil
Alain Alquier, ancien directeur de l’école La Madeleine supérieure, se souvient : « La Madeleine est un village, tout le monde se connaît. On connaissait tous les malheurs des uns et des autres. Le quartier avait reçu un coup de massue. Je connaissais très bien Laurence Sahraoui, mère et grand-mère de parents d’élèves. Elle était la mamie du petit Yanis, que j’avais eu en CP et qui devait rentrer au CE2 cette année-là. Il avait huit ans… Je suis allé présenter mes condoléances aux familles. »
Il ajoute : « La directrice de l’école a enlevé des grilles les listes d’élèves pour la rentrée qu’elle avait affichées en juin. Elle ne pouvait pas barrer les noms des enfants morts, elle a bien fait. »
Après les vacances d’été, privées d’insouciance, la chaleur étouffante et le chagrin sans fond plombaient le boulevard de La Madeleine. Un boulevard profondément triste, martyr. Et il y a eu la rentrée scolaire, celle d’après l’impensable, avec des gamins qui manquaient aux pupitres.
Des hommages pour ne jamais oublier
De cette nuit d’horreur, il reste une plaque mémorielle au stade Nicolaï et une plaque hommage à Yanis dans la cour de l’école de la Madeleine supérieure. Et beaucoup de larmes qui n’en finiront jamais de sécher. L’émotion est toujours là, à fleur de peau, comme en témoignent les larmes de celles et ceux qui ont participé à l’hommage hier, aux côtés de Saïd et Hakim Marzouk.



