Boris, agent de maintenance dans le médico-social à Bourges, a participé au premier acte du mouvement des « gilets jaunes » en 2018. Il témoigne aujourd'hui d'une colère toujours vive, alimentée par la dégradation du pouvoir d'achat, la défiance politique et la difficulté d'accès aux soins. Il place néanmoins ses espoirs dans la mobilisation des lycéens.
Un engagement né d'une conscience sociale précoce
Dès l'enfance, Boris a été sensibilisé à la conscience sociale. Sa mère était ouvrière, son père chauffeur, « des parents qu'on a vus en galère et qui nous ont donné très tôt un regard et une ouverture au monde ». Lorsque le mouvement des « gilets jaunes » a éclaté en 2018, il était présent dès l'acte 1 à Bourges. « Il y avait déjà un ras-le-bol général, surtout au niveau du pouvoir d'achat. »
Il exprime aussi une lassitude politique : « On a 40 ans de politiciens qui ne nous satisfont pas, qui ne nous écoutent plus. Je pense que Sarkozy a été l'étincelle, qu'il était temps qu'on bouge. » Puis, en y repensant : « Et encore, ça a pris du temps. Sarko, c'était en 2007, il n'y a eu les ''gilets jaunes'' qu'en fin 2018. »
La gauche politicienne ne trouve pas plus de satisfaction à ses yeux : « On a essayé Hollande et ça a peut-être été encore pire. Aujourd'hui, je ne sais pas pour qui voter en 2027. Je ne fais plus confiance. Gauche ou droite, c'est la même vermine, ils veulent juste leur place au chaud. »
Le pouvoir d'achat, toujours plus en berne
Au-delà de ses propres déceptions, il évoque les sketchs de Coluche ou les interventions de Daniel Balavoine face à Mitterrand, bien avant sa naissance. « Écoutez-les aujourd'hui, et ça colle encore parfaitement à la situation. C'est la preuve que rien ne change. » Voire que tout empire. « En 2018, on est montés au front pour de l'essence à 1,50 euro le litre. Aujourd'hui, elle est à 2,25… voire 2,50 euros. »
Et il n'y a pas que le passage à la pompe où la facture est devenue trop salée, pour ce salarié quasiment au Smic, avec juste des aides du Ségur. « On est tout le temps pris à la gorge. Ce n'est pas normal de devoir à chaque fois tout compter ou faire des arbitrages. De ne pas pouvoir acheter son pain à la boulangerie locale, ou sa viande au boucher, parce que c'est trop cher. » Conséquence indirecte : la boulangerie à côté de chez lui a fermé.
« À force de réduire le pouvoir d'achat, à la fin, il ne restera que des chaînes industrielles. » Le moindre projet de travaux dans sa maison est aussi « une longue source de réflexion ». Quant aux loisirs, ils sont devenus rares : « De toute façon, aujourd'hui, tout est payant ! »
« Plus de médecin traitant depuis trois ans »
Les syndicats aussi, il n'y croit plus. « Ils sont déconnectés des réalités. Aujourd'hui, on n'a plus les réserves pour faire grève et perdre une journée de salaire. Des mobilisations le samedi sont bien plus pertinentes. »
En 2018-2019, il n'est jamais monté à Paris lors des actes des « gilets jaunes ». Question de coût financier, de dangerosité (« les manifestations étaient plus réprimées à Paris et on ne connaît pas la ville ni les petites rues pour s'abriter en cas de charge »), mais aussi de principe : comment mettre en lumière la France périphérique si lui-même se rendait dans la capitale ? « Regardez la santé. Je n'ai plus de médecin traitant depuis trois ans. C'est la croix et la bannière pour se soigner ici », déplore-t-il, évoquant également des proches obligés d'aller jusqu'à Orléans (123 kilomètres) pour trouver un dentiste.
La fin du mouvement, un sacré coup sur la tête
A-t-il été déçu de la fin du mouvement initial des « gilets jaunes » ? « Plus que déçu, inquiet. Si même toute cette mobilisation n'a mené à rien, que reste-t-il ? Ça a été un sacré coup sur la tête. » Car aujourd'hui, « les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres ».
Il explique la fin du mouvement par le Covid, un gouvernement qui ne cesse de jouer la montre et de ne pas écouter les revendications, et « des leaders des ''gilets jaunes'' muselés ».
A-t-il gardé contact avec certains « gilets jaunes » de l'époque ? « Quelques-uns, mais pas la majorité. » Il l'avoue : il ne sait même pas qui sera là aujourd'hui. « Mais ce qui est sûr, c'est que ça reviendra tôt ou tard. La colère est trop grande. »
Pendant sept ans d'attente, il n'a pas chômé : « On a fait quelques manifestations, des mouvements sociaux, on essaie aussi de faire prendre conscience aux gens. » Car il en est sûr, « il faut continuer d'espérer ».
Les lycéens, plus gros motif d'espoir
Entre autres raisons de son optimisme, la mobilisation lycéenne. « C'est une génération beaucoup plus politisée et lucide que la nôtre à leur âge. » Lui qui a fait les manifestations contre le CPE lorsqu'il était au lycée s'inquiète de la dérive des violences policières : « Jamais on n'a été aussi réprimé que les élèves d'aujourd'hui. Et pourtant ils manifestent encore. »
Autre motif d'espoir dans la colère lycéenne : « la solidarité entre classes sociales. Quand on voit HEC, Henri-IV ou Louis-le-Grand faire blocus… il y a une prise de conscience générale. »
Lui, en tout cas, n'a pas hésité à répondre à l'appel du 17 octobre. « Je ne crois pas en la fatalité. Bien sûr, c'est difficile, mais je suis persuadé qu'un jour, un mouvement réussira. Peut-être celui-ci, peut-être dans dix ans ou dans vingt ans. Mais le peuple ne peut que finir par l'emporter, car il est souverain. »