Dix ans ont passé. Ses yeux bleu acier n’ont rien perdu de leur intensité. Eric Estève était adjoint au chef d’antenne du Raid à Nice, le soir de l’attentat du 14 juillet 2016, sur la Promenade des Anglais. Dix ans après, tout est là. Enfoui. Mais à fleur de peau.
Un parcours marqué par les crises
Spécialiste reconnu de la négociation de crise, cet homme de terrain a traversé quatre décennies de police, du Liban et de ses attentats meurtriers, aux prises d’otage, et aux opérations antiterroristes les plus critiques. L’attentat du 14 juillet 2016 occupe une place à part dans sa carrière.
À l’époque, la France vit toujours sous la menace terroriste. Huit mois plus tôt, les attentats du 13 novembre ont frappé Paris et Saint-Denis. Les unités du Raid sont en alerte permanente. Elles ont aussi déjà profité du retour d’expérience du drame parisien.
Le soir du drame
« À Nice, nous sortions de l’Euro de football, une semaine après la finale. Quand on reçoit l’appel téléphonique pour dire qu’il y a un attentat – c’est le message que je reçois – je ne sais pas ce que c’est. Au Raid, dès que ça sonne, congé ou pas congé, tout le monde revient immédiatement au service. »
Avec une quinzaine d’hommes, Eric Estève rejoint le point de rassemblement installé place Masséna. Les informations arrivent au compte-goutte. Personne ne sait encore exactement ce qui s’est passé sur la Promenade des Anglais.
« On savait qu’il y avait de nombreuses victimes. Mais est-ce qu’il y avait un commando ? Est-ce que le terroriste était seul ? Il a fallu attendre le visionnage des images de vidéosurveillance pour comprendre qu’il n’y avait qu’un seul auteur. »
« Tendu, stressant, émouvant »
Sur le terrain, le climat est tendu, la foule en panique quitte la Prom par vagues. « C’était tendu, stressant, émouvant. On voyait des personnes courir dans tous les sens. Même dans le regard des autorités et des élus, on voyait qu’il s’était passé quelque chose de très grave. »
La priorité : rassurer et protéger. Des centaines de personnes se sont réfugiées dans des restaurants, des halls d’immeubles, des commerces ou des salles de cinéma. « Elles ne savaient pas ce qui se passait. Elles ne savaient pas s’il y avait un commando qui circulait dans Nice. Il a fallu les mettre à l’abri et les sortir de là. »
Les yeux de l’ancien flic d’élite racontent encore l’horreur qu’il a vue sur la Promenade. Avec pudeur, il élude les détails. « Il y avait cette levée de doutes à faire sur le camion. Est-ce que le camion était piégé ? Il a fallu faire intervenir des services spécialisés pour lever le doute au milieu des victimes. Donc ça, c’était dur. Les victimes au sol. Des papas, des mamans qui hurlaient, qui criaient, qui étaient à côté de certains corps. »
« On revoit les images »
Les secours deviennent la priorité absolue. « Au fur et à mesure que le temps avançait ce soir-là, on se posait la question : est-ce qu’on avait un ami, de la famille qui étaient concernés par cet attentat ? Mais il fallait permettre aux pompiers, aux médecins et à tous les services d’arriver sur zone pour prendre en charge les blessés. »
Toute la nuit va être consacrée à sécuriser, rassurer. « On a pu rentrer à domicile quelques heures, mais dans ces moments-là, on ne dort pas. On revoit les images. »
Dès le lendemain matin, place aux perquisitions liées à l’enquête. Eric Estève se souvient d’un sentiment puissant : la nécessité de se sentir utile. « Nous n’attendions qu’une chose, c’est qu’on puisse être appelés pour mener des perquisitions dans l’entourage du terroriste. C’est ce qui s’est passé. Son domicile, ses contacts, ses amis. Le but était de permettre aux services enquêteurs de procéder à la perquisition. On ne savait pas ce qu’on allait trouver derrière. »
Une blessure intime
Niçois, père de famille, habitué de la Promenade des Anglais, Eric Estève a aussi vécu l’attentat comme une blessure intime. « Ici, on est chez nous. Je suis chez moi. D’avoir été touché en plein cœur, ici, en tant que Niçois, ça m’a fait quelque chose. »
Aujourd’hui encore, le souvenir ne le quitte jamais vraiment. « Je suis sportif, je cours sur la Promenade. Chaque foulée, chaque dimanche, je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Pendant de longs mois, je courais au milieu des témoignages, des messages, des poupées, des poussettes. C’était compliqué. »
Le devoir de mémoire
Dix ans après, il refuse que le souvenir s’efface. « La vie a repris. La Promenade reste un lieu de vie, de partage et de rencontres. Mais il ne faut pas oublier. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux victimes, c’est de continuer à faire vivre ce lieu tout en gardant le devoir de mémoire. »
Avant de conclure dans un souffle : « Oui, c’est encore douloureux. »



