Cinq cents jours. Au moment de notre entretien, dans le cabinet de son avocate niçoise, voilà exactement cinq cents jours que Rachid n’a plus eu de nouvelles directes de son frère. Youssef, Tunisien alors âgé de 32 ans, était jeune marié et papa d’un bébé de 5 mois. Il a disparu le soir du 16 décembre 2024 dans des circonstances ultra violentes. Un commando encagoulé et armé l’a kidnappé dans la zone industrielle de Carros. Cinq cents jours plus tard, Rachid ignore encore si son frère est vivant ou mort.
C’est une affaire hors norme, façon polar noir, que nous sommes en mesure de révéler aujourd’hui. Une affaire criminelle qui comporte plusieurs inconnues, et dont on ignore l’issue. Enlèvement, séquestration, vidéos filmées sous la menace de kalachnikov et d’arme de poing, demande de rançon, négociations avec la police judiciaire : le scénario est aussi rare que glaçant. Lancé dans une course contre la montre, le service interdépartemental de la police judiciaire (SIPJ 06) a mis des moyens à la mesure de l’affaire. Deux coups de filet ont conduit cinq suspects en détention provisoire. Mais nulle trace de l’otage, au grand dam de Rachid et des siens. Chaque jour qui passe amenuise leurs espoirs de revoir vivant ce frère, ce mari, ce père, ce fils. Alors, au nom de sa famille en grande détresse, Rachid a accepté de témoigner. Dans l’espoir d’avancer sur le chemin de la vérité.
Récit d’une course contre la montre
Lundi 16 décembre 2024, 19 h 30, zone industrielle de Carros. Youssef a rendez-vous. « Il habitait Aix, était arrivé de Tunisie quatre, cinq mois plus tôt. Il cherchait un fast-food à reprendre, assure Rachid. Il est venu à Nice avec deux amis. Il est allé voir un restaurant. Puis il avait rendez-vous à Carros pour récupérer les clés. » C’est là que sa vie bascule. Youssef sort de la voiture. Un fourgon utilitaire l’attend. « Des mecs cagoulés sont descendus avec des kalachnikovs, relate Rachid. Ils l’ont aspergé de gaz lacrymogène, ont attrapé mon frère, l’ont frappé avec la crosse de leurs kalachnikovs. Puis ils l’ont embarqué. Ses amis ont démarré et ont pris la fuite. » Ils sont les derniers à avoir vu Youssef en vie. Ils seront d’ailleurs entendus en garde à vue, le temps de vérifier qu’ils n’étaient pour rien dans ce guet-apens.
Les jours suivants, le visage de Youssef réapparaît. Terrifié, tuméfié, couvert de sang, œil gauche poché. Ses ravisseurs partagent plusieurs vidéos de l’otage. Des vidéos glaçantes, que Nice-Matin a pu consulter. Mise en scène digne de Daesh. Première vidéo. Le soir du rapt. Youssef vient d’être embarqué à bord du fourgon. Il apparaît hagard, incrédule. Sa main gauche offre un frêle rempart face au canon de la kalach’ pointée sur lui. Il enfouit sa tête dans ses bras lorsqu’un ravisseur le frappe sur le crâne. Vidéo suivante, quelques heures plus tard. La scène est encore plus violente. Une main gantée – vraisemblablement celle de l’auteur de la vidéo – braque un revolver vers le visage ensanglanté de Youssef. Il est allongé au sol, tête contre le mur, dans un lieu clos. « C’est quoi cette histoire ?, bredouille-t-il en arabe. Je n’y suis pour rien. Je ne comprends pas ce que je fous dans cette histoire. Si tu as de l’argent, paie ces gens. Tu vois dans quel état je suis... » D’autres vidéos parviendront à Rachid. « Je vais bien, merci », assure Youssef dans l’une d’elles, contre toute évidence. Dans une autre, digne d’une mise en scène de Daesh, il est assis contre un mur, mains derrière le dos, sous la menace de deux kalachnikovs. « Ils l’ont envoyée pour prouver qu’il était toujours en vie. Nous l’avions demandé », explique Rachid.
« Ils l’ont kidnappé par erreur »
Les vidéos ne lui sont pas parvenues directement. Les ravisseurs les ont adressées à un individu incarcéré. « D’après ce que je sais, ce monsieur devait 80 000 euros. Ils lui ont réclamé cet argent. C’est pourquoi ils ont kidnappé mon frère... par erreur, croyant que c’était son cousin ! Pour lui mettre la pression. » En réalité, selon Rachid, son frère et cet individu « ne sont pas du tout de la même famille. Ils se sont connus au bled gamins, au football, à l’Espérance de Tunis. C’est cet homme qui a ramené l’affaire du fast-food, à acquérir pour un bon prix. » Selon lui, les ravisseurs auraient exigé 150 000 euros. Puis 80 000. Puis 50 000. « J’étais prêt à payer. Nous avions même préparé l’argent », certifie Rachid. Directeur d’hôtel, ingénieur, avocat... Lui et les siens en avaient les moyens. « Mais après ça, tout est tombé à l’eau. Plus de contact, plus rien. »
« Ils m’ont dit de laisser gérer »
Aussitôt après le rapt, les deux témoins ont alerté Rachid. Le quadragénaire a « pris le premier vol » depuis l’Algérie, où il vit avec son épouse française. Il alerte la police. Le SIPJ 06 est saisi. Une collaboration s’engage. Elle durera une dizaine de jours, intenses. « Ils étaient avec moi 24 h/24. » Les limiers de la police judiciaire le savent : chaque minute compte. Alors ils se mobilisent en nombre, dans l’espoir de retrouver l’otage vivant. Des négociations s’engagent avec les ravisseurs. « Ils m’ont dit de les laisser gérer. Ils ne voulaient pas interpeller tant qu’ils n’avaient pas retrouvé mon frère », rembobine Rachid. Si bien qu’il se sent « trahi ». Sur le pont en pleine période de Noël, la police judiciaire passe à l’action le 27 décembre. Deux suspects sont interpellés, puis incarcérés. Ils ont la trentaine. Las, nulle trace de l’otage. Est-il encore en vie ? Pas sûr. Selon nos informations, les négociations seraient alors au point mort. Les enquêteurs soupçonnent qu’un « accident » a pu survenir dès les premiers jours de séquestration.
Assaut donné avec le Raid
Mi-janvier, nouveau coup de filet. Cette fois-ci, le SIPJ donne l’assaut d’une villa à Utelle, avec le concours du Raid. Six suspects sont interpellés. Trois d’entre eux sont à leur tour mis en examen et incarcérés. Le plus jeune est tout juste majeur. Les cinq mis en examen étaient connus de la justice, sans être pour autant fichés au grand banditisme. Certains reconnaissent une implication, a minima. Mais aucun ne dit ce qu’il est advenu de l’otage. Les enquêteurs ont remonté sa trace jusqu’à l’appartement où il aurait été séquestré, à l’ouest de Nice. Mais ils ignorent le sort de Youssef. A-t-il servi d’otage pour une dette de stups qui ne le concernait pas directement ? Ou cette dette lui incombait-elle ? Les deux scénarios seraient envisagés, même si Rachid ne veut pas croire au second. « C’est quelqu’un de très normal. Il n’était pas connu des services de police. Il n’avait pas de problème avec qui ce soit. »
« C’est trop lourd à porter »
Né en Algérie, élevé en Tunisie, Youssef est certes « un peu agité », admet Rachid. « Il était interdit de stade à Tunis. Et une fois, il a été arrêté en Tunisie avec un joint. » Hormis cela, Rachid décrit un garçon « très aimable, gentil, apprécié, serviable. Il me parlait du restaurant. Il attendait ses papiers, s’était inscrit à une formation, voulait travailler en attendant. » Voilà plus de cinq cents jours, désormais, que la famille de Youssef vit « un calvaire. Sa femme va devenir folle, la pauvre. Ma mère aussi », soupire Rachid, assailli par un sentiment de culpabilité. « Au lieu de régler le problème moi-même, je suis allé voir la police. Je le regrette, et le regretterai toute ma vie. C’est trop lourd à porter. »
« La priorité, c’est toujours la vie de l’otage »
Côté police, rien ne dit qu’une autre stratégie aurait payé. « On a des protocoles de négociation. C’est très cadré. C’est un exercice compliqué, décrypte une source policière. La priorité, c’est toujours la vie de l’otage. On ne ferait rien qui la mettrait en danger. Toutes les décisions sont prises en fonction de cet objectif. » Si Rachid consent à témoigner aujourd’hui, c’est parce qu’« il a le sentiment qu’on a perdu beaucoup de temps », selon son conseil, Me Audrey Vazzana. « L’instruction, couverte par le secret, est en cours », se borne à indiquer le parquet de Grasse. Cinq cents et quelques jours plus tard, Rachid exhorte les mis en examen à « dire ce qu’ils ont fait à mon frère. Et s’il est mort, où est le corps, puis qu’on puisse l’enterrer et faire notre deuil. » Il invite la justice à prononcer « les bonnes peines, afin que les malfaiteurs paient pour ce qu’ils ont fait. Mais avant tout, je veux mon frère, mort ou vivant. Si vous n’avez pas pu le sauver, au moins donnez-moi le corps. »
« Il doit supporter le poids de ses choix »
Me Audrey Vazzana, avocate pénaliste au barreau de Nice, intervient pour la mère, les deux frères et deux sœurs de la victime. Comprenez-vous l’amertume de votre client, malgré les moyens déployés par la police judiciaire ? La famille ne remet pas du tout en question le travail des enquêteurs. Elle sait qu’ils ont fait un travail de qualité pour, dans un temps assez court, interpeller des gens et retrouver leur frère ou leur fils. Mais plus les mois avancent, plus l’espoir de le retrouver en vie diminue de leur côté. Ils sont dans une grande détresse, et la situation devient intenable. Pour faire un deuil, il leur faut ne serait-ce qu’un corps. Et des réponses. Une autre stratégie de négociation apparaissait-elle possible ? La famille pense qu’on avait les moyens de le sauver. Mon client a fait ce qui lui semblait être le plus juste : prévenir la police. Sa famille lui dit que, si on avait procédé différemment, son frère serait peut-être là aujourd’hui... Il se retrouve responsable de devoir supporter le poids de ses choix. Existe-t-il encore un espoir de retrouver l’otage vivant ? Le cœur a envie d’y croire. Mais à un moment donné, si tout le monde se mure dans le silence, il va falloir se rendre à l’évidence qu’il n’est plus en vie. Et dans ce cas, il va falloir en tirer les conséquences sur un plan juridique, avec une qualification qui correspond à la réalité de ce qui s’est passé. Que souhaitez-vous ? Aujourd’hui, on est sur « enlèvement et séquestration sans libération volontaire avant le 7e jour en bande organisée ». Si on ne retrouve pas monsieur avant la fin de l’instruction, il faudra une mise en examen supplétive pour « suivi de mort » – même sans corps. La famille ne voudrait pas non plus que des personnes recouvrent la liberté du fait d’une qualification moins grave.
« Il nie les faits et toute participation »
Me Paul Sollacaro défend l’un des suspects interpellés en janvier 2025. « Il nie les faits et toute participation. Les seuls éléments le concernant sont des éléments de téléphonie. On est davantage dans une construction intellectuelle », estime l’avocat niçois. Il s’apprête à solliciter une remise en liberté sous bracelet électronique, envisageable selon une enquête diligentée par un juge des libertés et de la détention de Grasse. Également contactés, Mes Marie Seguin et Jean-Luc Marchio, conseils de trois mis en cause, ont refusé de s’exprimer, invoquant le secret de l’instruction.



