Ce mardi, si toutes les femmes cessaient le travail, rémunéré ou non, la France serait « complètement paralysée », assure l'historienne et sociologue Fanny Gallot. À l'appel du mouvement « World with women », des rassemblements sont prévus partout en France pour visibiliser le travail domestique gratuit et les secteurs majoritairement féminins, essentiels au fonctionnement du pays.
Des secteurs entiers à l'arrêt sans les femmes
L'économiste féministe Rachel Silvera illustre le scénario : dès le matin, la préparation du petit-déjeuner, l'habillage des enfants et leur accompagnement à l'école deviennent problématiques. Devant l'établissement, « la porte est fermée », lance-t-elle. Selon l'Éducation nationale, 71 % des enseignants du public sont des femmes, et 86 % dans le premier degré. Les crèches sont également closes, car les femmes représentent 99 % des auxiliaires de puériculture et 97 % des assistantes maternelles, d'après l'Insee.
Au bureau, le téléphone sonne dans le vide : 97 % des secrétaires sont des femmes. Les bureaux restent sales, car 73 % des agentes d'entretien sont des femmes. À midi, rien à manger, car ce sont les femmes qui tiennent les cantines ou préparent les repas. Le soir, les courses sont impossibles sans caissières (76 % des employés), et les enfants ne peuvent être pris en charge pour les devoirs ou la toilette.
Un arrêt qui touche aussi la santé et la maison
Un souci de santé ? L'hôpital ne peut fonctionner sans les aides-soignantes (plus de 90 % de femmes) et les infirmières (87 %), selon Séverine Lemière, interrogée par Brut. « L'Ehpad risque d'appeler pour dire qu'un parent n'a personne pour s'occuper de lui et qu'il faut venir en urgence », ajoute l'économiste. Chez soi, l'arrêt est tout aussi net : dans les couples hétérosexuels où les deux travaillent et ont un enfant de moins de 14 ans, les femmes assurent en moyenne 72 % de la gestion du linge, 62 % de la préparation des repas et 60 % du ménage, selon l'Ined.
« Si ces tâches cessent d'être prises en charge par les femmes, elles ne sont plus prises en charge du tout », indique Fanny Gallot. Ce travail est « doublement invisible », non rémunéré parce qu'on pense qu'il n'y a qu'à l'effectuer, souligne Rachel Silvera. À cela s'ajoute la charge mentale : « C'est aux femmes d'anticiper et d'avoir tout en tête », illustre Fanny Gallot. Même si la participation du conjoint augmente, « il va aller chercher du lait parce qu'on le lui a demandé, pas parce qu'il s'est dit qu'il n'allait plus y en avoir », complète-t-elle.
Pourquoi se mobiliser et des précédents historiques
Des journées comme celle du 13 octobre servent à « visibiliser tout le travail domestique non rémunéré effectué dans la famille, essentiel à la poursuite du travail professionnel » et à rappeler le « rôle central » des secteurs à majorité féminine. En arrêtant ce travail gratuit, « on peut montrer l'ampleur de toutes ces tâches, invisibles pour l'autre et pour la société dans son ensemble », explique Fanny Gallot.
Le travail de soin est gratuit dans la famille et dévalorisé comme métier : après vingt ans d'ancienneté, une sage-femme gagne environ 400 euros de moins par mois qu'un ingénieur hospitalier, à niveau bac + 5 égal, ont montré Rachel Silvera et Séverine Lemière. Ces métiers sont « mal payés parce qu'ils sont systématiquement dévalorisés du fait qu'ils sont occupés par des femmes et qu'on pense que ce sont des compétences innées et naturelles », souligne l'économiste. Ces femmes sont celles qui peuvent le moins s'arrêter, avec un « sentiment de culpabilité très fort », observe Fanny Gallot, qui prône de construire un collectif avec les usagers pour « reprendre la main » et d'« introduire cette grève féministe dans d'autres contestations ».
Le scénario n'est pas une fiction : le 24 octobre 1975, environ 90 % des Islandaises ont cessé de travailler, provoquant écoles fermées, usines à l'arrêt, journaux non parus et vols annulés. Environ 25 000 personnes (sur 220 000 habitants) ont défilé à Reykjavik. Un an après, l'Islande a adopté la loi sur l'égalité des sexes, et en 1980, Vigdis Finnbogadottir est devenue la première femme présidente du pays. Fanny Gallot cite aussi la Suisse (juin 2019), l'Espagne (2018) et l'Argentine. Ce mardi, les rassemblements visent à montrer que « si les femmes s'arrêtent, tout s'arrête », conclut-elle.