Elles sont de plus en plus nombreuses à enfiler leurs chaussures de marche et à prendre le chemin de Compostelle en solitaire. Pour beaucoup, cette expérience est vécue comme une véritable émancipation féministe, un moyen de se réapproprier l'espace public et de se confronter à soi-même.
Une tendance en plein essor
Selon les données de l'Office de tourisme de Galice, le nombre de pèlerines seules a augmenté de 30% en cinq ans. En 2023, elles représentaient près de 45% des pèlerins sur le Camino Francés, contre 35% il y a dix ans. Cette hausse témoigne d'un désir croissant d'autonomie et de déconnexion chez les femmes.
Pour beaucoup, marcher seule est un acte politique. « C'est une façon de dire que nous avons le droit d'occuper l'espace, d'être visibles, sans avoir besoin d'un homme pour nous protéger », explique Claire, 34 ans, rencontrée sur le chemin entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Roncevaux.
Une expérience transformatrice
Le chemin offre un cadre sécurisant, balisé et fréquenté, qui rassure les femmes. Mais au-delà de la sécurité, c'est la liberté intérieure qui est recherchée. « On se retrouve face à soi-même, sans les injonctions sociales. On apprend à se faire confiance, à écouter son corps, à gérer la solitude », témoigne Sophie, 52 ans, qui a parcouru 800 kilomètres seule l'an dernier.
Les témoignages convergent : la randonnée en solitaire permet de dépasser ses peurs, de renforcer son estime de soi et de créer des liens authentiques avec les autres pèlerins. « On est toutes passées par des moments de doute, mais on en ressort plus fortes », ajoute Claire.
Un défi face aux stéréotypes
Malgré cette dynamique, marcher seule reste encore perçu comme dangereux pour une femme. Les randonneuses doivent souvent faire face aux remarques de leur entourage, voire à des regards insistants sur le chemin. « Mon père m'a demandé si j'étais sûre de moi, si je n'avais pas peur. Il ne l'aurait pas demandé à mon frère », raconte Marie, 28 ans.
Des initiatives émergent pour accompagner les femmes qui souhaitent se lancer, comme des groupes de discussion en ligne ou des guides spécifiques. L'association « Femmes sur les Chemins » propose des ateliers de préparation physique et mentale, ainsi qu'un réseau d'entraide.
Un chemin vers l'égalité
Pour les sociologues, cette pratique s'inscrit dans un mouvement plus large de réappropriation de l'espace public par les femmes. « Marcher seule, c'est une manière de contester l'assignation à la peur, de prouver que nous sommes capables de nous débrouiller par nous-mêmes », analyse la sociologue Julie Delalande, spécialiste des questions de genre.
Alors que les inscriptions pour la saison 2025 sont déjà en hausse, le phénomène ne semble pas près de s'essouffler. Et si le chemin de Compostelle était finalement un chemin d'émancipation, pas seulement spirituel, mais aussi féministe ?



