Les réseaux sociaux, nouveaux terrains de jeu des amours adolescentes
Réseaux sociaux et amours adolescentes : une étude sociologique

Les réseaux sociaux, nouveaux terrains de jeu des amours adolescentes

L'utilisation du téléphone portable personnel par les plus jeunes suscite de nombreuses craintes et fantasmes dans le débat public. La proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans en témoigne clairement : l'inquiétude face aux liens virtuels entretenus par les adolescents ne faiblit pas. S'il est crucial de protéger les mineurs des rencontres en ligne avec des individus malintentionnés, souvent plus âgés, il serait erroné de croire que les réseaux sociaux ne leur servent qu'à communiquer avec des inconnus.

Les discussions en ligne jouent un rôle central dans les sociabilités adolescentes, y compris avec les camarades de classe côtoyés quotidiennement à l'école. Plus précisément, le téléphone portable participe activement à la naissance des amours de jeunesse et occupe une place prépondérante dans les échanges amoureux des jeunes générations.

Se rapprocher en ligne : une étape incontournable

Le fait de se parler en ligne, dans des conversations privées accessibles uniquement aux deux participants, apparaît comme un préambule obligatoire à la mise en couple chez les jeunes. Plutôt que le temps passé ensemble physiquement, les rendez-vous hors de l'établissement scolaire ou le premier baiser, c'est l'échange écrit sur les réseaux personnels qui atteste du caractère intime de la relation naissante.

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Dans mon enquête auprès de jeunes de 13 ans, il ressort que les interactions en ligne possèdent la même valeur que les moments partagés in real life lorsqu'il s'agit de nouer, d'alimenter ou de rompre des relations amoureuses. Par exemple, pour Amina, en couple depuis huit mois sur la plateforme Discord avec un garçon qu'elle n'a jamais rencontré physiquement, la rencontre en personne n'est ni souhaitée ni nécessaire pour considérer la relation comme sérieuse.

Vladimir, quant à lui, utilise les réseaux sociaux comme principal outil de séduction et estime que cesser de communiquer via ces interfaces scelle définitivement la fin d'une relation. Lorsqu'il souhaite se rapprocher d'une fille, il ne demande pas son numéro de téléphone mais son compte Instagram ou Snapchat. Un autre adolescent, Fabio, détaille minutieusement le processus qui l'a mené à officialiser sa relation avec une amie :

« J'ai posté une photo torse nu dans ma salle de bain sur Instagram, je voulais mentionner des personnes, j'ai vu son nom et j'ai cliqué parce que c'était la première personne proposée. Vu qu'avant c'était ma meilleure amie entre guillemets... Du coup je l'ai identifiée, après elle a mis l'émoji avec les cœurs dans les yeux. Et voilà, après elle m'a identifié dans sa story. J'ai fait de même et on a commencé à se rapprocher. »

L'importance que Fabio accorde au type d'émojis employé illustre parfaitement la valeur symbolique attribuée à ces simples signes numériques, rappelant la précision avec laquelle certains adolescents se souviennent de la première déclaration de leur partenaire.

La drague en ligne permet aux jeunes de choisir leurs mots avec plus de réflexion, et de prétexter de fausses manipulations, des blagues ou l'emprunt du téléphone par un ami en cas de rejet. Ces échanges virtuels présentent également l'avantage considérable d'être secrets : le flirt adolescent échappe ainsi aux regards souvent moqueurs de la cour d'école ainsi qu'aux interdictions familiales.

Preuves d'amour virtuelles : validation sociale numérique

Les réseaux sociaux proposent des fonctionnalités qui mettent en lumière la proximité partagée entre deux contacts :

  • Amis proches sur Instagram
  • Flammes sur Snapchat
  • Pseudo et émojis personnalisés sur Messenger

Autant d'options qui soulignent le lien spécial entre deux personnes, pour elles-mêmes et parfois aux yeux des autres utilisateurs. Documenter sa relation en publiant des photos prises à deux, liker et commenter les publications de l'élu·e de son cœur, constituent autant de manifestations virtuelles d'engagement amoureux qui rassurent les adolescent·es sur les sentiments de leurs partenaires.

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Ces preuves d'amour en ligne prennent une importance accrue lorsque le jeune couple n'a pas l'occasion de soumettre son idylle au regard extérieur hors du monde connecté, notamment dans les situations suivantes :

  1. Les jeunes se connaissaient au collège mais sont dans des lycées différents
  2. Ils sont en couple à distance
  3. Ils se sont rencontrés via une activité extrascolaire

La sociologue Claire Balleys observe : « Les adolescents fonctionnent entre eux comme un public participatif et évaluateur. Ils sont à la fois spectateurs et acteurs du lien social entre pairs, en ce sens qu'ils prennent activement part à la construction, à la négociation et à la gestion des relations amicales et amoureuses. »

Rendre publiques ses relations amoureuses sur les espaces en ligne représente un enjeu majeur dans la hiérarchie sociale adolescente. La popularité s'acquiert notamment par la validation externe de sa relation amoureuse, en choisissant un·e partenaire socialement convenable et en mettant en scène des comportements amoureux jugés adéquats par le groupe de pairs.

Le contrôle du téléphone : entre confiance et abus amoureux

La question du contrôle du téléphone portable devient centrale lorsqu'il s'agit d'adolescent·es et de jalousie. 72% des jeunes interrogés lors d'entretiens, filles comme garçons, répondent affirmativement à la question : « Est-ce que tu laisserais ton copain ou ta copine regarder tes messages sur ton téléphone ? » Plusieurs élèves racontent comment ce droit de regard téléphonique fonctionnait dans leurs couples précédents.

Céleste témoigne : « On en a parlé parce qu'il avait mon code de téléphone et j'avais le sien. Alors s'il veut fouiller avec qui je parle, il n'y a pas de souci. J'ai rien à me reprocher. Il peut regarder mes discussions, oui bien sûr, ça fait suspect sinon. »

Malvina ajoute : « Le gars avec qui j'étais, il connaissait mes codes, il les avait même. Je lui fais confiance, mais de temps en temps bon... ça fait du bien de regarder. Enfin, j'avais tout le temps ses codes, donc je savais qu'il faisait rien. »

Pour ces adolescents, si l'on est fidèle, son partenaire devrait pouvoir fouiller dans son téléphone sans que cela pose problème. Zlatan confirme : « Oui, elle a mon code. Enfin, je prends pas son téléphone, mais juste si je vois un truc ou quoi je demande son téléphone, je regarde, voilà. Déjà ça peut rassurer, ça peut beaucoup rassurer et faire confiance aussi. »

Puisque la majorité des adolescents se draguent virtuellement avant de se déclarer en couple, toute conversation sur les réseaux devient potentiellement suspecte. Vouloir garder une part d'intimité en ligne serait alors perçu comme un signal d'alarme laissant soupçonner une tromperie.

Karim explique : « Après, si elle fait une crise de jalousie, ça veut dire qu'elle m'aime vraiment, ça veut dire qu'elle tient à moi. Par exemple, si elle voit que j'ai une copine sur Instagram, je la bloque d'abord, je parle avec elle et après si elle veut bien, je reste avec elle. »

Toutefois, selon le violentomètre – outil conçu initialement en Amérique latine, puis adapté en 2018 par les Observatoires des violences faites aux femmes de Seine-Saint-Denis et de Paris, l'association En Avant Toutes et la Mairie de Paris – si un partenaire « contrôle tes sorties, fouille tes textos et est jaloux et possessif en permanence », il faut être vigilant·e et « dire stop ! » à ces comportements.

D'autres cyberviolences émaillent parfois les relations amoureuses adolescentes :

  • Divulgations d'échanges intimes
  • Harcèlement en ligne
  • Montages photos violents ou humiliants

Rappeler ces risques ne signifie cependant pas condamner l'utilisation des réseaux sociaux par les adolescents, car leur diabolisation empêche une éducation aux bonnes pratiques numériques et laisse les jeunes démunis face à leurs premiers téléphones, qu'ils les obtiennent avant ou après 15 ans.