Loin de faire consensus, l'éducation positive a ses défenseurs et ses détracteurs qui, par interviews ou lettres ouvertes interposées, se répondent avec plus ou moins de virulence. Ce débat, alimenté par les récentes prises de parole de Caroline Goldman, décrite comme « la psy anti-éducation positive », n'étonne pas le sociologue Claude Martin. Directeur de recherche au CNRS, titulaire de la chaire « Enfance, bien-être, parentalité » à l'École des hautes études en santé publique, il estime que la bienveillance a ses limites. Pour lui, il faut aussi prendre en compte la dimension collective et politique de l'éducation.
Qu'est-ce que l'éducation positive ?
Claude Martin explique que l'éducation positive est un mouvement lié à la psychologie positive, née aux États-Unis, dont l'idée de base est de se préoccuper des conditions du bien-être et non seulement de ce qui ne va pas. Il s'agit de se centrer sur les choses que l'on peut améliorer plutôt que sur nos failles. L'éducation positive n'est pas une découverte récente : l'idée de « pensée positive » est avancée dans un best-seller américain des années 1950. Mais ce courant a aujourd'hui plus de force et d'importants soutiens, y compris institutionnels, visibles notamment lors de la préparation du rapport sur les 1 000 premiers jours remis au secrétaire d'État à l'Enfance et aux familles.
Un débat ravivé par Caroline Goldman
Les prises de parole de Caroline Goldman, psychologue qui dénonce les écueils de l'éducation positive, ont relancé un débat parfois virulent. Claude Martin n'est pas surpris : « Caroline Goldman a jeté un pavé dans la mare, d'autres l'avaient fait avant elle. » Il rappelle que l'éducation est un marché juteux depuis longtemps. Dès l'après-guerre, des ouvrages expliquaient aux parents, surtout les mères, comment être les meilleurs. Aujourd'hui, de nouveaux marchands font des simplifications, notamment concernant l'apport des neurosciences pour améliorer le développement de l'enfant. Mais sur ce sujet, il faut rappeler qu'il n'y a pas que des vérités établies, comme le prétendent certains, qui justifieraient de mettre tous nos œufs dans le seul panier de l'éducation positive, qui a aussi ses limites.
Les limites de l'éducation positive
Claude Martin critique le prosélytisme qui laisse penser qu'il suffit d'appliquer tel ou tel programme pour que le travail parental devienne optimal. « La réalité est plus têtue », affirme-t-il. Une analyse détaillée montre que nombre de preuves ne sont pas totalement établies, notamment parce qu'il est difficile de garantir des résultats ou la neutralité des producteurs de ces « preuves ». Il va de soi qu'il vaut mieux être bienveillant, mais on ne peut pas toujours dire aux parents « y'a qu'à, faut qu'on ». Cette lecture de l'éducation a tendance à les rendre responsables de tout, en décontextualisant leurs pratiques et leur condition parentale.
Il faut une vision globale et collective, s'intéresser au contexte et à l'environnement. La bienveillance est une version de l'éducation, mais elle ne doit pas être abandonnée totalement. Si cela satisfait les attentes de certains parents pendant un temps, c'est très bien. Mais au fil des discussions, des nuances vont s'imposer. On va prendre conscience qu'il y a des manières d'améliorer l'état de bien-être des générations à venir en ayant des politiques publiques qui ne se centrent pas uniquement sur la parentalité positive. Il faut aussi se demander dans quelles conditions la société peut être elle-même bienveillante.
Aider les parents en souffrance
Pour aider les parents qui sont perdus ou en souffrance, Claude Martin préconise une approche collective. Les groupes de parole qui partagent et mutualisent les expériences sont un exemple de réponse. L'éducation ne doit pas simplement se penser à une échelle domestique et familiale ; elle doit être vue comme un ensemble, à l'échelle générationnelle : c'est une génération de parents qui se posent des questions sur la génération qui vient. Cela ne signifie pas qu'on les déresponsabilise, mais plutôt qu'on veille à désindividualiser le problème. Bien sûr, il faut aussi savoir répondre à des parents qui se demandent quand leur bébé doit arrêter la tétine, mais la question est plus globale, à un niveau politique.
Le rôle du politique
Le politique doit faire en sorte que les débats d'experts soient ramenés à un niveau compréhensible par tous les parents, montrant qu'il ne suffit pas de suivre l'avis d'un expert puisque les experts ne sont pas d'accord entre eux. Surtout, le politique doit agir sur les inégalités de la condition parentale, pour faciliter la vie des ménages les plus en difficulté, leur accès à des dispositifs d'accompagnement. Ce sont des problèmes collectifs auxquels des actions politiques peuvent fournir des réponses. L'éducation positive n'aidera pas une mère seule à trouver un emploi, se loger, avoir du temps pour son enfant.
Peut-on apprendre à être un bon parent ?
Claude Martin défend l'idée que le travail de parent est un apprentissage et, en grande partie, une série d'improvisations qui se forgent en réussites et en échecs partiels. On n'est pas parent d'un second enfant comme on l'a été d'un premier. On apprend, on ne commet pas les mêmes erreurs. On se frotte à nos pairs, à nos propres parents, et aux ressources qui nous environnent. Les parents, dans une immense majorité, cherchent avant tout à faire de leur mieux. On peut les conseiller, mais il faut accepter qu'ils en fassent ce qu'ils en veulent et, surtout, ce qu'ils en peuvent avec les contraintes qui sont les leurs. Leur dire ce qu'il faut faire comme si ces contraintes n'existaient pas, c'est comme leur dire « vous n'y arriverez jamais », c'est irrespectueux de la condition parentale.



