Le 22 août 1944, Béziers célèbre sa libération. Mais ce jour de mémoire rappelle un drame survenu deux mois et demi plus tôt, le 7 juin 1944, lorsque les Allemands ont fusillé 18 résistants capturés la veille au col de Fonjun. Cet affrontement fortuit, survenu au moment du Débarquement, a marqué à jamais l'histoire biterroise. Victimes ou rescapés, ces maquisards sont les témoins d'un événement majeur.
Paul Simon Cabrol et Danton Cabrol : deux homonymes, un destin commun
Paul Simon Cabrol, 24 ans, et Danton Cabrol, 48 ans, partageaient tout : leur nom, leur ville de naissance et leur âme résistante. Pourtant, ce lien fraternel n'avait rien de familial. Mais le soir du 6 juin, leur histoire s'entremêla une ultime fois. Dans l'obscurité, la majorité des maquisards réussirent à s'enfuir dans les bois après la rencontre avec les Allemands. Cinq d'entre eux tombèrent sous les balles du Reich. Dévorées par les flammes d'une explosion, certaines victimes ne purent être identifiées sur le coup.
« On ne savait pas s'il avait réussi à s'enfuir. Le fait est qu'il s'était vaporisé », témoigne Christine Moretti, nièce de Paul Simon Cabrol. Des mois plus tard, le mystère est élucidé : Paul Simon n'est jamais sorti du camion. Il fut l'un des premiers à périr dans la nuit du 7 juin. Calciné, son corps est identifié grâce à une spécificité phénotypique que seule sa mère pouvait reconnaître : sa surdent. Un détail qui marqua à jamais la mémoire de cette famille capestanaise.
Danton Cabrol, chef à Capestang, et Jean Girvès, le capitaine Latourette
Danton Cabrol, lui aussi, fait partie des cinq soldats tombés au combat dans la nuit du 6 au 7 juin 1944. Résistant de la première heure, patriote jusqu'à la dernière, il s'était engagé volontairement comme matelot en 1914. Démobilisé en 1919, il fut rappelé vingt ans plus tard avant d'être à nouveau réformé. Il rejoint le maquis de Latourette en juin 1943. Chef à Capestang, c'est chez lui que s'est réunie une partie du convoi le soir du 6 juin. Sans le savoir, en prenant les armes aux côtés de Paul Simon, il franchissait le pas de sa porte pour la dernière fois. 82 ans plus tard, une place et une rue leur sont dédiées à Capestang.
Jean Girvès, alias Capitaine Latourette, était chef d'un maquis à 24 ans. Saint-Cyrien déployé au Maroc au début des années 1940, il est contacté par Jean Bène pour prendre les commandes de la résistance locale à son retour dans le Biterrois, en 1942. Miraculé du col de Fonjun, il fait partie des survivants qui réintègrent l'armée au lendemain de la guerre. Envoyé en Allemagne, en Indochine puis en Algérie, il finit sa carrière à Fréjus avant de s'éteindre à Chartres en 1989. Sa nièce, Marie-Odile Colmette Rossi, âgée de 43 ans à sa mort, retisse depuis quelques années le fil de l'histoire familiale.
Un témoignage inédit et la mémoire de Jean-Baptiste Durand
Dans une lettre du 23 août 1944, Jean Girvès écrit : « Nous avons eu à Saint-Pons une bagarre magnifique avec les Fritz. 22 prisonniers, un assez grand nombre de morts et tout leur matériel. Bref, un désastre pour les Boches. Pertes insignifiantes chez nous. Bref, le moral est bon, la guerre sent d'ailleurs l'extrême fin. Tout va bien. » En découvrant cette chronique épistolaire cachée pendant des décennies, Marie-Odile Colmette Rossi a vu ressurgir des bribes de conversation, des visages et des histoires que le temps avait presque effacés. Elle a œuvré pour qu'un buste et une plaque commémorative soient installés devant la maison de son oncle, qu'elle occupe aujourd'hui avec son mari.
Jean-Baptiste Durand, alias « Roch », dernier survivant du col de Fonjun, s'est éteint le 27 avril 2022 à l'âge de 101 ans, emportant avec lui un témoignage précieux. Un an avant sa mort, il publiait un livre éponyme retraçant son expérience à la tête de la résistance biterroise. Devenu soldat du général de Gaulle en 1940, déployé en Algérie, il revient à Poilhes où il devient résistant à partir de 1942. Celui pour qui « l'armistice n'était pas la paix » devient rapidement chef de l'Armée secrète de tout le Biterrois. « C'était un très bon combattant », reconnaît Marie-Odile Colmette Rossi, dont l'oncle n'était pas le plus grand ami de Jean-Baptiste Durand. Les deux hommes, liés par une histoire partagée avec 70 autres maquisards, ont su faire abstraction de leurs différends pour mener ensemble l'expédition du 6 juin 1944. « Nous avons le même objectif mais nous n'empruntons pas le même trottoir », philosophait Jean-Baptiste Durand dans son ouvrage. Comme Jean Girvès, Roch est rescapé du col de Fonjun, un événement inoubliable qu'il commémorait chaque année jusqu'à sa mort.



