Perché à 550 mètres d'altitude, le village de Cabris, dans l'arrière-pays grassois, offre l'un des plus beaux panoramas de la Côte d'Azur. Derrière ses ruelles paisibles se cache une histoire riche en anecdotes, de la peste au XIVe siècle à l'arrivée de l'eau courante en 1931, en passant par le passage de nombreuses célébrités comme Albert Camus, Jean Marais ou la mère du Petit Prince.
Émile Chiris, 98 ans, mémoire vivante de Cabris
À 98 ans, Émile Chiris a traversé presque un siècle d'histoire à Cabris. Employé de la Poste, pompier volontaire, adjoint au maire, il a connu le village avant l'eau courante, les chemins goudronnés et les lotissements. Né rue des Marechaux, il a aussi croisé quelques figures devenues célèbres. Parmi elles, Albert Camus. « À l'époque, j'étais facteur », rembobine le nonagénaire. Alors qu'il livre le courrier chez l'écrivain, ce dernier l'invite à manger. « On avait partagé du saucisson. C'était un homme charmant ! » Plus tard, devenu adjoint au maire, Émile Chiris célébrera le mariage de sa fille, en 1965.
Le refuge des écrivains et des artistes
Si Albert Camus séjourne régulièrement à Cabris, ce n'est pas un hasard. Au milieu du XXe siècle, le village devient un véritable refuge pour les artistes et les intellectuels. À la Messuguière, une grande demeure construite par une famille luxembourgeoise, défilent André Gide, André Malraux, Jean-Paul Sartre, Henri Troyat, Jean Schlumberger ou encore le philosophe Vladimir Jankélévitch. Des œuvres majeures y voient le jour. Clara Malraux y écrit Nos vingt ans. Henri Thomas y rédige Le Promontoire, qui lui vaudra le prix Femina. Le village peut se targuer d'avoir vu un jour se retrouver, à la terrasse d'un café, trois prix Nobel de littérature : André Gide, Albert Camus et Roger Martin du Gard. Cabris attire aussi plusieurs prix Nobel de médecine, parmi lesquels Jacques Monod, François Jacob et André Lwoff, mais aussi le professeur Robert Debré, le philosophe Herbert Marcuse ou encore l'homme politique Jules Moch.
Jean Marais, Richard Anthony… et la mère du Petit Prince
Dans les années 1960, un autre visage célèbre devient familier des habitants : Jean Marais. « Il est venu au village manger l'aïoli, un 15 août. Il nous avait signé une serviette… Je l'ai perdue depuis », sourit Émile Chiris. Son épouse Simone, mariée avec lui depuis 69 ans, garde elle aussi un souvenir intact de l'acteur. « J'étais très jeune. Un jour, il s'est arrêté en voiture pour me demander où était le notaire. Je le savais… mais j'ai perdu tous mes moyens. Je l'admirais beaucoup. » Le couple le croisait régulièrement dans les rues. « Si on l'importunait trop, il n'était pas commode », glisse malicieusement Émile. Autre personnalité ayant marqué Cabris, la comtesse de Saint-Exupéry, mère de l'auteur du Petit Prince. « C'était une femme charmante. Elle avait le cœur sur la main. Elle s'occupait beaucoup des enfants du village », se souvient-il. Elle terminera sa vie à Cabris. Quant au chanteur Richard Anthony, pionnier du twist en France, il repose aujourd'hui dans le cimetière communal. Les célébrités avaient aussi leurs habitudes. À l'Auberge de la Chèvre d'Or, Colette, Pierre Fresnay, Yvonne Printemps, le prince de Monaco, la princesse Maria-Pia ou encore le roi Léopold III de Belgique faisaient régulièrement escale.
Un village qui a bien failli disparaître
Pourtant, Cabris n'a pas toujours été ce paisible village d'artistes. Au milieu du XIVe siècle, une terrible épidémie de peste vide complètement la commune de ses habitants. Pendant près de 150 ans, le village reste désert. Le 1er mars 1496, Balthazar de Grasse, seigneur de Cabris, signe un « acte d'habitation » pour repeupler les lieux. Cinquante-deux familles venues notamment d'Olmée, en Italie, de Menton et de Sainte-Agnès viennent redonner vie au village. Au fil des siècles, la commune poursuit son développement. Une école ouvre en 1639, la place des Puits est aménagée vers 1655 et un service postal est créé en 1705. La famille des Grasse-Cabris s'éteint à la fin du XVIIe siècle. La dernière marquise de Cabris sera Louise de Riqueti, sœur du célèbre Mirabeau.
L'arrivée de l'eau change la vie des habitants
Des siècles plus tard, les Cabriencs vivent une autre révolution : l'arrivée de l'eau. Sous l'impulsion du docteur Belletrud, alors maire, un syndicat intercommunal est créé avec Peymeinade, Saint-Cézaire, Le Tignet et Spéracèdes afin de construire un canal alimenté par la Siagne. Commencé en 1929, cet impressionnant ouvrage, percé de sept tunnels, permet enfin l'arrivée de l'eau courante à l'été 1931. Émile Chiris n'avait alors que trois ans. « Je m'en souviens encore, il y avait eu un grand apéritif avec les habitants… »
Un gigantesque incendie dans le Tanneron
En près d'un siècle, le nonagénaire a vu Cabris changer de visage. Il se souvient du Débarquement de Provence et de cet obus tombé près de la maison familiale. « J'étais caché dans un lavoir à côté. Ça m'a beaucoup marqué. » Autre épisode resté gravé dans sa mémoire, le gigantesque incendie qui ravage le Tanneron dans les années 1970. « Après ça, la caserne des pompiers de Cabris a été créée. » Un événement qui le touche d'autant plus qu'il sera lui-même pompier volontaire pendant de nombreuses années.



