Dans un entretien accordé à Midi Libre, l'ancien président de la République François Hollande revient pour la première fois sur l'ensemble des attentats qui ont frappé la France en 2015 : ceux de janvier contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, puis ceux du 13 novembre au Stade de France, sur les terrasses et au Bataclan, sans oublier l'attentat du 14 juillet 2016 à Nice.
Le 7 janvier 2015 : l'attaque contre Charlie Hebdo
François Hollande se souvient précisément de ce jour. « Ce jour-là, je suis à mon bureau à l’Élysée, je m’apprête à recevoir le président d’une grande entreprise française, quand je suis informé par le ministre de l’intérieur qu’il y a une attaque dans l’immeuble où se situe la rédaction de Charlie Hebdo », raconte-t-il. Le médecin urgentiste Patrick Pelloux l’appelle et lui décrit la scène : « Il est dans la salle de rédaction, en sanglots et quelques mots se détachent : ‘Ils sont tous morts.’ » Hollande précise que ce n'était pas tout à fait vrai puisque quelques blessés furent sauvés, mais la rédaction était décimée.
Il décide de se rendre sur place, bien que la zone ne soit pas entièrement sécurisée. « Non, elle ne l’est pas et il y a une interrogation : des complices sont-ils restés pour frapper les autorités qui allaient se recueillir sur les lieux ? », s'interroge-t-il. Mais il estime qu'il y a assez de forces de l'ordre pour sa protection et que personne n'aurait compris qu'il tarde à venir. Il n'entre pas dans les locaux de Charlie Hebdo, considérant que ce n'était pas sa place et qu'il devait laisser les secours travailler. « Ce sont des instants très douloureux, les blessés sortent, les corps sont transportés », se souvient-il.
Ce drame le touche personnellement, car il avait des amis à Charlie Hebdo. Trois mois plus tôt, l'équipe était venue le voir à l'Élysée pour évoquer les difficultés financières du journal. Un mois avant l'attaque, Cabu l'avait sollicité pour un film documentaire. Il connaissait aussi Bernard Maris. « Pour ma génération, Wolinski, Cabu, Tignous, étaient des auteurs majeurs en matière de dessins de presse », explique-t-il.
L'Hyper Cacher et l'intervention simultanée
Le lendemain de l'attaque contre Charlie, une policière municipale est abattue à Montrouge. Hollande a la confirmation dans les heures qui suivent qu'il y a un lien entre les deux drames. Le vendredi survient la prise d'otage de l'Hyper Cacher. Il doit prendre la décision très lourde de faire intervenir concomitamment les forces de l'ordre à Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne), où étaient réfugiés les deux terroristes de Charlie, et à l'Hyper Cacher où 28 personnes étaient retenues par Coulibaly. « Cette opération, que j’ai menée avec Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Christiane Taubira, restera gravée dans ma mémoire », confie-t-il. Il souligne l'exceptionnel courage des policiers et des gendarmes.
La marche du 11 janvier : une improvisation sécuritaire
Le 11 janvier, un million et demi de Français défilent, 4 millions sur deux jours, la plus importante manifestation depuis la Libération, à laquelle se joignent de nombreux chefs d'État. Hollande explique que l'organisation s'est faite « dans une très large improvisation ». C'est Angela Merkel qui déclenche le mouvement : elle veut se joindre à la manifestation. Dès son annonce, de nombreux chefs d'État et de gouvernement européens font de même, rejoints par d'autres venus d'Afrique et du Moyen-Orient. Ainsi, au dernier moment, ont pu être accueillis dans ce cortège à la fois le Premier ministre israélien Netanyahou et le président de l'autorité palestinienne Mahmoud Abbas.
Hollande qualifie les conditions de sécurité de « folie ». « S’il avait fallu respecter à la lettre les consignes de sécurité, il eut été difficile de mettre 60 chefs d’État sur un boulevard parisien alors que des actes terroristes avaient été commis quelques jours plus tôt dans le même quartier », dit-il. Mais cette prise de risque faisait partie de la mobilisation.
Le 13 novembre : le Bataclan et l'horreur
Le soir du 13 novembre, Hollande est au Stade de France. Il entend une première détonation, puis une seconde. Un responsable de sa sécurité lui dit qu'une personne est morte suite à l'explosion d'une bombe. Il monte dans la salle de contrôle du stade et apprend que plusieurs lieux à Paris connaissent des attaques terroristes. « Nous sommes en face d’une opération d’envergure, menée par une organisation terroriste avec de nombreux individus déterminés à faire le maximum de victimes », déclare-t-il.
Il a le Premier ministre au téléphone. Manuel Valls est chez lui dans le XIe arrondissement et a entendu des coups de feu dans son quartier. « Il me dit ‘ça revient’ », se souvient Hollande, faisant référence aux attentats de Toulouse et Montauban en 2012. Mais cette fois, c'est différent : « Nous faisons face à un commando constitué de longue date et dirigé depuis la Syrie. C’est Daech qui nous attaque. C’est pourquoi j’ai employé le mot ‘guerre’. »
Il se rend devant le Bataclan. « D’abord, la mobilisation exceptionnelle des secours, des centaines de personnes sont là pour soigner les blessés et les transporter vers les hôpitaux, puis j’arrive devant la salle, je connais déjà hélas le premier bilan de l’attaque, et je vois des jeunes qui sortent encore du lieu, ils sont vivants, mais pétrifiés, abasourdis, perdus. Ils ont vu la mort. Je vois des êtres qui se tiennent mutuellement la main, qui s’embrassent, s’étreignent, non pas de joie mais de malheur. Je vois des policiers qui ont fait leur devoir et qui ont pu neutraliser les terroristes », raconte-t-il.
Derrière le Président, il y a un homme. « Ces lieux-là, je les connais, ils me sont familiers. Le Bataclan j’y ai fait des réunions publiques, les terrasses je les ai fréquentées, le Stade de France j’y suis venu tant de fois… Mes enfants pouvaient aussi y être, un de mes fils était au Stade de France, d’autres sont sortis ce soir là. Je suis donc doublement touché comme Président parce que la situation est d’une gravité exceptionnelle et que je dois prendre des décisions majeures, mais comme père de famille je mesure ce que peut représenter l’angoisse de nombreux parents sans nouvelles de leurs proches. C’est pourquoi j’évoque l’horreur, j’emploie ce mot lors de mon allocution à minuit à la télévision », explique-t-il.
La réunion du conseil des ministres et l'état d'urgence
Cette nuit-là, il réunit le conseil des ministres pour décréter l'état d'urgence. « Les membres du gouvernement n’ont pas tous le même niveau d’information, certains d’entre eux ont appris les attentats par la radio et la télévision, d’autres découvrent l’ampleur de la tragédie. Je leur annonce que nous sommes face à une attaque de grande envergure. Ma préoccupation, presque mon obsession, est de préserver l’unité nationale. Tout doit être engagé pour éviter que le pays se déchire, se rétracte, se mette à douter de lui-même, stigmatise une religion trahie », dit-il.
Il convoque le parlement en Congrès à Versailles pour que les représentants de la nation se rassemblent. Malgré la fin du consensus apparu après Charlie, il fait en sorte que l'unité soit préservée, mais le contexte n'est plus le même, à la veille des élections régionales. Il maintient également la COP21, malgré les demandes d'annulation de l'opposition. « Je pense même que le contexte a conduit de nombreux chefs d’État à venir et un accord a pu être conclu. Il ne pouvait pas y avoir d’échec », affirme-t-il.
L'attentat de Nice et les polémiques
Le 14 juillet 2016, Hollande est au festival d'Avignon lorsqu'il apprend qu'un camion a pénétré sur la promenade des Anglais à Nice et a commis un massacre. « L’intention terroriste ne fait pas de doute. Cette forme d’action se reproduira ailleurs en Europe. Aujourd’hui ce sont des individus fanatisés, déterminés, mais sans appui logistique qui commettent des crimes terroristes », analyse-t-il.
Interrogé sur les polémiques qui ont suivi les attentats, notamment sur la non-intervention des militaires au Bataclan, Hollande répond : « Il est légitime que des questions soient posées, d’abord par les familles des victimes elles-mêmes, par les citoyens qui veulent être protégés, par les parlementaires qui veulent légiférer. Des explications doivent être données, des réponses apportées, des informations fournies, des responsabilités assumées. Mais, ce qui est insupportable, c’est la polémique, c’est le mensonge, c’est le complotisme. Laisser penser qu’on a empêché les militaires de venir au Bataclan, alors que les policiers ont fait un travail remarquable et qu’il fallait éviter que les otages soient tués. Heureusement, la vérité finit toujours par l’emporter sur la manipulation. »
Le procès à venir et l'avenir
Le procès des attentats de janvier 2015 est prévu du 4 mai au 10 juillet. Hollande explique pourquoi c'est le procureur Molins qui s'exprime sur les faits : « Parce que j’estime que c’est à la justice de le faire, pas aux ministres. Il me revenait d’annoncer aux Français mes décisions, mais pour la qualification et l’établissement des faits, c’était à la justice de le faire. » Il attend des procès qu'ils jugent les coupables et établissent la vérité, mais aussi qu'ils permettent de mieux comprendre les processus de radicalisation.
Sur l'esprit du 11 janvier, Hollande estime qu'« un esprit ne peut demeurer que s’il est entretenu ». Il appelle à la responsabilité collective des formations politiques, des médias et des éducateurs pour préserver la cohésion nationale face au communautarisme et à la violence. Il prévient que le terrorisme n'est pas terminé et que les tensions au Moyen-Orient pourraient permettre à Daech de resurgir. La France doit, selon lui, faire preuve d'indépendance et d'initiative dans sa diplomatie, contribuer au dialogue et impliquer les Nations Unies.
Interrogé sur ce qu'il a appris de lui-même, il répond : « Être président de la République, c’est rencontrer la mort, celle des soldats qui font le sacrifice de leur vie dans les opérations extérieures. Celle des victimes des attentats, celle des catastrophes, des violences de toute sorte. Le Président ne peut être indifférent à ces souffrances. Mais il doit tenir bon, parfois retenir ses émotions car il est observé et reste la référence ultime. » Il ajoute que ces morts l'accompagnent toujours, et qu'il pense souvent à l'imprimeur de Dammartin-en-Goële, qui a fait face aux frères Kouachi.



