Le 10 mai 1981 marque un tournant dans l’histoire de la politique française. Le lendemain, le journal Sud Ouest décrypte et analyse la victoire de François Mitterrand sur Valéry Giscard d’Estaing à l’élection présidentielle, qualifiée d’« événement considérable ». Il faut remonter jusqu’à 1936 pour enregistrer une victoire aussi complète de la gauche, même si jusqu’au dernier jour, au niveau des états-majors, elle a affirmé ses divisions autant que son union. Encore faudra-t-il que ce succès soit transformé lors des élections législatives, puisque le président élu a depuis longtemps annoncé son intention de dissoudre l’Assemblée nationale, afin d’en trouver une autre qui puisse appuyer sa politique.
La longue marche de François Mitterrand
Cette victoire est aussi l’aboutissement de la longue marche de François Mitterrand, qui fait partie du paysage politique français depuis plus de 35 ans. Sa carrière fut riche en rebondissements : opposant dès la première heure à la Ve République, sa troisième candidature à la présidence a été la bonne. L’intelligence stratégique du nouveau chef de l’État et sa formidable énergie lui ont permis d’atteindre l’objectif auquel il rêvait depuis si longtemps et que peu de personnes lui promettaient il y a quelques mois. François Mitterrand doit sa victoire à une remarquable intuition de la conjoncture, ainsi qu’à la politique qu’il a menée sans défaillance depuis trois ans. Face aux assauts du Parti communiste, le leader socialiste n’a pas dévié de son chemin, ne s’est pas laissé déporter à droite. Cette stratégie a eu deux effets qui ont forgé sa victoire : le peuple de la gauche a arbitré en sa faveur sa querelle avec les communistes, ce qui a eu pour conséquence d’attirer vers lui un électorat hésitant, qui a vu en lui un homme capable de résister au PC.
Les erreurs de Giscard
Le président sortant a d’abord acquitté le prix d’un septennat qui s’est déroulé dans le cadre d’une crise économique mondiale. Dès le début de sa campagne, le nouveau président a compris que son principal atout était le profond mécontentement exprimé à l’égard de Valéry Giscard d’Estaing. On écrira probablement un jour l’autopsie de la défaite d’un homme dont pratiquement tout le monde politique était certain, il y a un an, qu’il serait élu sans douleur. Nul doute que l’augmentation considérable du chômage pendant son mandat a tenu un rôle majeur dans sa défaite : le problème de l’emploi n’est pas plus grave que dans d’autres pays occidentaux, mais les Français ont eu trop souvent le sentiment qu’il n’était pas la préoccupation essentielle du pouvoir, qu’à l’égard de cette blessure, celui-ci ne manifestait pas l’inquiétude nécessaire.
À cela s’ajoute une série impressionnante d’erreurs. Probablement Giscard aurait-il dû se séparer de Raymond Barre qui, quelles que soient ses qualités, était devenu allergique aux Français. Plus généralement, le président sortant, par son style de gouvernement, a souvent donné l’impression qu’il avait perdu le contact avec le pays et aussi avec sa majorité. Les analyses ultérieures feront le point sur les défections de l’électorat gaulliste, mais elles ont certainement joué dans sa défaite. Après sept ans de pouvoir, Giscard était un homme seul, ce qu’il a pu observer cruellement au long de sa campagne. Ajoutons des affaires et des erreurs en politique étrangère, qui ont eu aussi leur part dans sa défaite.
Le plus dur reste à faire
On a envie de dire que pour François Mitterrand le plus dur reste à faire, et il le sait. Il devra d’abord faire face au conflit de compétences qui existait potentiellement depuis le début de la Ve République. Il lui faut impérativement gagner les élections législatives, même s’il a déclaré maintes fois qu’il resterait à son poste en toute hypothèse. Mais naturellement, il lui faut une assemblée favorable pour soutenir sa politique. Pour atteindre cet objectif, François Mitterrand compte sur l’état de grâce dont bénéficie tout nouveau président, ainsi que sur les mesures sociales que le gouvernement de transition qu’il désignera décidera. Autre atout : l’ancienne majorité risque de se présenter ulcérée et profondément divisée. Les giscardiens n’oublieront pas de si tôt les offenses de Jacques Chirac. Pour gagner les élections, le président élu devra favoriser obligatoirement un accord entre les socialistes et les communistes. Ces derniers sont sortis affaiblis de ces élections, mais ils n’en ont pas moins, peut-être contraints et forcés, tenu un rôle important dans leur issue. Or, rien n’indique que le Parti communiste ait renoncé à sa stratégie, bien au contraire, si l’on en croit Georges Marchais. Il exercera les pressions voulues, dans tous les domaines, pour faire valoir son point de vue. Le succès d’hier n’a pas résolu les problèmes concernant la future majorité de François Mitterrand, qui, hier comme aujourd’hui, ne doit pas décevoir son électorat de gauche tout en rassurant le reste des Français, qui représentent toujours à peu près la moitié du pays.
Créer (ou pas) un grand élan national
La capacité ou non du nouveau président de créer ce grand élan national, dont il a si souvent parlé au cours de sa campagne, dans les prochains jours, sera un facteur déterminant. Tout indique qu’il en a pleinement conscience. Mitterrand devra décider les actes et prononcer les paroles qui susciteront ce rassemblement. Il lui faudra aussi rapidement prouver que sa politique économique est crédible, qu’elle peut être soutenue par la majorité des Français, et non par un camp. Il lui faudra aussi convaincre l’étranger — qui jusqu’au dernier jour n’a pas cru au changement et qui maintenant s’en inquiète — que la France n’entre pas dans une période troublée. L’alternance est la règle des pays démocratiques. Les hommes qui s’en vont ont payé l’usure d’un très long pouvoir. Mais en votant Mitterrand, les Français n’ont pas voulu pour autant changer de société. Tout le monde, les vainqueurs et les vaincus, doit le comprendre. Les Français ont aujourd’hui la tâche de prouver qu’ils sont capables d’assumer le changement dans l’ordre et la sérénité, comme c’est la règle chez une nation adulte et démocratique.



