Son nom avait été cité lors des trois précédents remaniements. À 39 ans, le tour de Sébastien Lecornu, ministre des Armées, vient enfin. Portrait d’un manœuvrier qui a su cultiver sa fidélité au Président de la République.
Une ascension patiente
Cette fois, c’est enfin la bonne. À chaque remaniement depuis la démission d’Elisabeth Borne en janvier 2024, le nom de Sébastien Lecornu a circulé pour le poste de Premier ministre. Mais Gabriel Attal, puis Michel Barnier en septembre, et enfin François Bayrou trois mois plus tard, lui sont passés devant. Patient, discret, ce fidèle macroniste a attendu son heure, remplissant son devoir au ministère des Armées en bon petit soldat. Il savait sans doute que son heure viendrait, lui que l’on dit très proche du maître des horloges.
Sébastien Lecornu est, depuis l’année dernière, le seul rescapé de la présidence Macron. Le seul à avoir siégé dans les six gouvernements depuis 2017, gravissant un à un les échelons. D’abord secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot, il a été promu quinze mois plus tard ministre chargé des Collectivités territoriales, avant de se voir confier les Outre-Mer en 2020, puis les Armées au lendemain de la seconde élection d’Emmanuel Macron.
Un transfuge de la droite
Pourtant, paradoxe, Sébastien Lecornu n’avait jamais rencontré le chef de l’État avant son premier conseil des ministres en 2017. Lui venait de l’UMP, où il a milité dès 16 ans par tradition familiale, intégrant les Jeunes de droite de la région de Vernon (Eure). Cet activisme lui permet de battre des records de précocité : plus jeune assistant parlementaire en 2005, puis plus jeune conseiller ministériel à 22 ans de Bruno Le Maire, dont il devient un proche. Il suit celui-ci au ministère de l’Agriculture, avant de codiriger sa campagne pour la présidence de l’UMP en 2012. Ce fin manœuvrier, aussi plus jeune président d’un conseil départemental (l’Eure, en 2015), cultive également une amitié avec Gérald Darmanin, dont il sera le témoin de mariage.
Le Maire, Darmanin… Ce sont ces deux transfuges de la droite qui amènent avec eux en Macronie le jeune Lecornu, pourtant bras droit du directeur de campagne de François Fillon en 2017. À son entrée au gouvernement à 31 ans, il intègre aussi le groupe "Bellota", du nom du restaurant où ses membres, proches d’Édouard Philippe, ont l’habitude de se retrouver. Il y est surnommé "le Cornichon", mais ce fan de De Funès est loin d’être un corniaud.
Dans le premier cercle du pouvoir
En 2019, quand éclate la crise des "gilets jaunes", il se voit confier par le Président, en qualité de ministre des Collectivités territoriales, l’organisation du grand débat national. C’est lui qui a soufflé à Emmanuel Macron l’idée d’y associer les maires et d’ouvrir les cahiers de doléances. C’est même dans sa ville, Vernon, dont il fut aussi le jeune maire en 2014 et 2015, qu’il lance – avec succès – la première rencontre.
C’est ainsi, dit-on, qu’il intègre le premier cercle du pouvoir, régulièrement associé aux conclaves politiques à l’Élysée ou visiteur du soir pour partager un whisky et s’amuser de quelques imitations ou de répliques cultes d’Audiard. Il est aussi invité chaque été à Brégançon, où il noue une relation de proximité avec l’épouse du Président. Brigitte influence peut-être Emmanuel Macron, lorsque celui-ci impose à Élisabeth Borne, en 2022, de nommer ce jeune ministre au très stratégique poste des Armées. Le chef de l’État voulait aussi un fidèle en ces temps troubles sur la scène internationale.
Gendarme de réserve au grade de lieutenant, Sébastien Lecornu a rapidement su s’imposer dans ce ministère de la Défense complexe. Peut-être parce qu’il a réussi à obtenir en 2023 un quasi-consensus, un exploit dans cette assemblée tripartite, sur la loi de programmation militaire qui revoit à la hausse le budget des armées jusqu’en 2030. Habile, toujours, il laisse la lumière au chef de l’État sur le conflit en Ukraine, même s’il doit parfois gérer, en coulisses, ses revirements ou vaines promesses.
Un homme discret
Ses proches disent qu’il ne cherche pas la notoriété. On ne sait rien de la vie privée de cet homme au physique ordinaire, bonhomme. "Un vieux jeune", s’amusent certains. Tout juste a-t-il dévoilé dans Paris Match sa passion pour le jardinage, avouant même "tenir des réunions, le week-end, bottes au pied" depuis son potager. "Cela vide beaucoup la tête. Fleurs, potager, semer, récolter… J’ai un côté écolo de ce point de vue-là", confiait-il au printemps dernier.
Sera-ce suffisant pour convaincre la gauche de travailler avec lui ? Emmanuel Macron semble le croire, connaissant désormais son habileté à cultiver ses relations avec celles et ceux qui pèsent. Il serait reçu régulièrement par Nicolas Sarkozy. Il a aussi partagé deux dîners avec Marine Le Pen et Jordan Bardella, par l’intermédiaire de l’un des "Bellota", Thierry Solère. La rencontre, révélée en avril dernier par Le Canard Enchaîné, avait fait grand bruit. L’intéressé n’avait pas commenté l’affaire, mais peut-être avait-il déjà semé, ce jour-là, la promesse d’une non-censure. L’avenir le dira.
Pour le bon petit soldat Lecornu, désormais promu colonel de la Macronie, la bataille la plus difficile commence.
Témoignages
Stéphane Mazars, député Renaissance de l’Aveyron : "C’est quelqu’un de très ouvert à la discussion. Sur la loi de programmation, on l’a toujours vu prêt à discuter avec tous les groupes. Il est très habile politiquement. Et il combine une expérience d’élu local et une grosse expérience ministérielle."
Jean-Pierre Grand, sénateur de l’Hérault : "Je le connais très bien puisque je siège à la commission Défense et Affaires étrangères du Sénat. C’est un excellent choix, il coche toutes les cases du sérieux. Chaque fois que nous l’interrogeons, il fait l’unanimité par sa pertinence et sa connaissance pointue des dossiers. Et il est vraiment très sympa. C’est un Chirac avec 20 centimètres de moins."
Arnaud Julien, secrétaire départemental des Républicains de l’Hérault : "J’ai connu Sébastien Lecornu alors qu’il était maire de Vernon. J’ai pu apprécier sa capacité à convaincre les hommes. Humainement, il est très sympa, très drôle, il connaît par cœur des tirades entières de dialogues de films avec Louis de Funès ou des 'Tontons flingueurs'. Partout où il passe, il laisse une très bonne impression. Il est passé par l’UMP, puis Les Républicains, a été connu comme collaborateur historique de Bruno Le Maire. Il est très politique, très proche de Gérald Darmanin. Et il a été un ministre de la Défense très apprécié des armées, grâce aux budgets obtenus. Il est neuf et madré à la fois, avec une aptitude à parler à tout le monde."



