Dans une tribune incisive publiée par Midi Libre, le professeur de droit constitutionnel Dominique Rousseau livre une critique argumentée du populisme, qu'il qualifie de "maladie sénile de la démocratie". Selon lui, le populisme ne saurait être confondu avec la démocratie, pas plus que les droits de l'homme avec l'ordre libéral.
Un glissement sémantique dangereux
Rousseau dénonce d'abord le chaos des mots qui règne dans le débat public contemporain. Les partis d'extrême droite se parent du nom de "parti des libertés", tandis que des vocables étranges comme "post-politique", "post-vérité" ou "dé-démocratie" fleurissent. Des assemblages sémantiques impossibles se répandent, tels que "populisme de gauche", "populisme néo-libéral" ou "libertaire de droite". Pour le constitutionnaliste, mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde, comme l'écrivait Albert Camus.
Les gens contre le peuple
Le cœur de l'analyse de Rousseau repose sur une distinction fondamentale : le populisme ne prend pas pour référence le demos, mais les "gens". Dans les discours populistes, les mots "camarade" et "citoyen" sont abandonnés au profit d'un terme qui désigne une "série indistincte de personnes, sans lien". Les gens sont une donnée immédiate et anonyme, un nombre indéterminé. À l'inverse, le peuple est une association politique de citoyens, un collectif lié par des intérêts communs et des valeurs partagées, le résultat d'une construction où le droit crée le sujet de droits en le nommant.
Rousseau s'oppose ainsi à la pensée de Chantal Mouffe, qui inspire le mouvement des Insoumis, selon laquelle la sortie de la crise démocratique passerait par la construction d'une frontière entre les élites et le peuple. Pour lui, ce postulat de base du populisme en fait une pensée a-démocratique.
La politique des affects
Le constitutionnaliste pointe un autre danger : la refondation du populisme sur les affects. En appelant à fonder la politique sur les émotions plutôt que sur la raison, les populistes dévoilent une conception pessimiste de l'être humain, réduit à ses passions et inapte à la raison. Ils sous-entendent même que l'exercice de la raison pourrait être dangereux pour la qualité des décisions. D'où des discours qui privilégient la dénonciation, l'invective et les fake news sur l'argumentation et le raisonnement.
Le rôle du leader charismatique
Cette politique des affects s'éloigne encore davantage du principe démocratique par l'importance donnée au leader "charismatique", capable de mobiliser les passions. Pour Rousseau, tout s'enroule dangereusement : les passions remplacent la raison, le chef se substitue aux assemblées délibérantes, et au bout du chemin, on aboutit au régime du prince-peuple plutôt qu'à la démocratie. Il reprend la distinction de Carl Schmitt entre l'ami et l'ennemi pour montrer que le populisme fonde sa politique sur une représentation pessimiste de l'homme, justifiant l'émergence d'un chef qui décide du "nous" et du "eux".
Une maladie sénile de la démocratie
Dominique Rousseau conclut que le populisme est la maladie sénile de la démocratie, et non son remède. Il ne suffit pas de se proclamer anti-libéral pour être de gauche ou démocrate. Les émotions jouent certes un rôle dans la construction du peuple, mais ce qui fait d'un être humain un citoyen, c'est l'espace public que lui donne le droit pour faire usage de sa raison et discuter ses affects. Le populiste ne croit pas à la capacité politique autonome des citoyens, et c'est pourquoi il conduit à une impasse démocratique.
Cet article, initialement réservé aux abonnés de Midi Libre, a été publié le 31 mai 2026.



