Le 5 mai 1995, Bordeaux tournait une longue page de son histoire. L'ex-édile Jacques Chaban-Delmas (1915-2000) présidait son dernier Conseil municipal, après 48 ans passés dans le siège de maire. Les élus de la majorité et de l'opposition lui ont rendu hommage. Retour sur info avec l'article paru à l'époque.
Les rituels d'un président
En plus de 500 séances de Conseil municipal - sans oublier les Conseils de Communauté urbaine - combien de fois Jacques Chaban-Delmas aura-t-il prononcé les formules rituelles d'un président : « Mes chers collègues, nous avons d'abord à adopter le procès-verbal de la précédente séance. Y a-t-il des observations ? Non ? Dans ce cas, nous adoptons. » « Je vous en donne acte. » « Mes chers collègues, la séance est levée. » Une phrase que Jacques Chaban-Delmas a prononcée hier, aux alentours de 17 h 30, pour la dernière fois.
Un moment émouvant
« Et c'est une situation extrêmement émouvante. J'aimerais dire à mes collègues de la majorité combien j'ai apprécié d'être soutenu par eux mais aussi, de façon différente, aux fonctionnaires de la ville. Je crois que nous aurons convenablement agi et que notre ville a finalement bénéficié de notre action. »
C'est à Philippe Cazentre, adjoint délégué aux affaires militaires, que revint la mission de tirer la première salve d'éloges. Une mission dont il s'acquitta, la voix brisée par l'émotion, émotion contagieuse qui tira des larmes de beaucoup d'yeux. M. Cazentre ne s'adressa pas en effet à « l'homme politique doté d'une carrière exceptionnelle » mais au général, héros de la Résistance, qu'il côtoya pour la première fois le 6 septembre 1944.
Un hommage au général
« Soyez fier, comme je l'ai été, d'avoir servi le général Chaban-Delmas. Merci, mon général ! » Dans un silence de cathédrale, Philippe Cazentre s'adressa à ses jeunes collègues pour leur dire : « Soyez fier, comme je l'ai été, d'avoir servi le général Chaban-Delmas. Merci, mon général ! » Un éloge auquel Chaban ne sut que répondre par un bref merci, prononcé d'une voix blanche et couvert par les applaudissements de la salle.
Les applaudissements furent un peu moins nourris pour ponctuer le discours du socialiste Daniel Jault, associant à Jacques Chaban-Delmas sa fidèle Simone Noailles qui vivait également son dernier conseil municipal. D'autres conseillers aussi d'ailleurs, mais qui ne le savent peut-être pas encore.
Un « règne » plutôt qu'un « mandat électif »
Après avoir salué « la fidélité, la constance et l'enthousiasme » de Simone Noailles, Daniel Jault prouva à l'assistance qu'il avait bien lu le livre que son ami Gilles Savary vient de consacrer à Jacques Chaban-Delmas. Car, tout en soulignant « son charisme exceptionnel et son adaptation idéale à la mentalité bordelaise », tout en rendant hommage à ses qualités humaines, l'élu de la Bastide ne se priva pas d'éclairer les recoins du système Chaban, parlant de « règne » plutôt que de « mandat électif » et déplorant son refus de créer des commissions municipales : « Elles n'auraient pas mis en danger votre majorité mais elles auraient sans doute permis d'éviter les dérives et les dérapages de ces dernières années. »
Se refusant à effectuer un bilan critique du chabanisme, parce que ce n'était pas le moment, Pierre Sirgue (Front national) préféra rappeler « les grandes qualités humaines du maire et surtout la courtoisie dont il avait fait preuve dans tous les débats. »
Les adieux de Simone Noailles
C'est évidemment à Simone Noailles que revint l'honneur de conclure cette série d'hommages que Chaban écouta en tentant de garder un masque impassible. Dans un discours allègre malgré les circonstances, le premier adjoint retraça l'exceptionnelle carrière de l'homme de sa vie. « C'est une chance merveilleuse de travailler avec vous. Personnellement, c'est une des grandes chances de ma vie. »
« Bordeaux ne vous oubliera jamais. » Elle souligna « son sens de l'humain, de la justice, son attention à l'autre », « son intelligence vive et vaste », « sa sensibilité », « sa générosité ». « Vos indemnités de maire étaient consacrées à des associations, à des personnes en difficulté. Beaucoup ne le savent pas. » Simone Noailles sut aussi glisser que Chaban faisait toujours confiance, « parfois trop », et qu'elle était « meurtrie » en entendant certains propos venant peut-être plus de la majorité que de l'opposition.
« Beaucoup de Bordelais savent qu'ils n'auront jamais un maire comme vous », affirma-t-elle, pensant sans doute à d'autres hommes politiques promis à un brillant avenir. « Bordeaux ne vous oubliera jamais. »
Une longue standing ovation
Cette séance historique s'acheva par une longue « standing ovation » et des « bravos » venant des tribunes publiques ainsi que par « le verre de la courtoisie » servi dans les salons où, quelques heures plus tôt, M. le maire et Madame avaient reçu à déjeuner les élus de la majorité et leurs conjoints. Chaque élu reçut une médaille gravée à son nom et Chaban un bas-relief égyptien du VIe siècle avant Jésus-Christ. Un cadeau auquel n'ont pas été associés les élus de l'opposition, eux qui n'ont cessé de dénoncer ces dernières années « les projets pharaoniques » de Chaban.



