Suède : le modèle d'intégration en crise face à la montée de l'islamisme
Suède : crise du modèle d'intégration et islamisme

Umeå, miroir des contradictions suédoises

À 200 kilomètres au nord de Stockholm, Umeå accueille le visiteur sous une pluie furieuse, un ciel bas et gris, des arbres aux branches désespérément nues. La lumière se fait rare, rappelant que le printemps suédois, sujet d'humour local, arrive tard, embrase brièvement le pays avant de s'éteindre rapidement. Sur la place de la ville, près de l'hôtel, un arrêt de bus devient le théâtre d'une scène révélatrice.

Le voile, symbole d'une intégration en question

Deux femmes voilées, rieuses, attendent. Pour qui vient d'ailleurs, leur présence surprend, tant le nombre de femmes portant le hijab en Suède semble important, y compris dans les lieux de service public – aéroports, administrations, guichets. L'image qui s'impose est celle d'une intégration réussie, d'une utopie de l'asile transconfessionnel. La Suède, souvent décrite comme une « puissance humanitaire mondiale », pays de l'accueil franc, le « Japon de l'Europe », semble avoir tenu ses promesses.

Pourtant, cette image idyllique se fissure. Le parti des Démocrates de Suède (SD), nationaliste et anti-immigration, chapeaute désormais la vie politique nationale. Les sujets « islamisme » et « immigration » se traitent désormais sans tabou. Face à ses ambitions universalistes, la Suède révise sa position : réduction des flux, encadrement strict, législation plus restrictive.

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Le paradoxe des générations issues de l'immigration

Les deux jeunes filles en hijab sont rejointes par d'autres. Un bref soleil perce les nuages, tente une apparition timide avant de se diluer, comme renversé. Cette scène banale interroge profondément : pourquoi les immigrés musulmans en Occident, qu'ils viennent de Jordanie, de Syrie, d'Algérie, du Soudan ou d'Égypte, basculent-ils, dès la première génération née sur place et plus encore à la seconde, vers l'identité religieuse comme expression de soi ?

Un phénomène européen s'observe : le recul des enfants d'exilés vers « les origines prétendues » confessionnelles. On chavire vers une altérité revendiquée et recluse, on se dit, on se réclame, on se veut « musulman ». Paradoxe étrange : les nationalismes des pays ex-colonisés ou du « Sud », que les parents ont fuis, ne sont même plus revendiqués comme origine nationale. À la place, émerge une appartenance religieuse, une « Oumma » transnationale.

Souvent, l'alternative à ne pas devenir « suédois » ou « français » n'est pas de redevenir irakien, algérien ou égyptien, mais de redevenir musulman. Mais encore ? Le paradoxe s'accentue lorsqu'on interroge des immigrés de première génération, déjà suédois sur le papier ou de cœur. Pour certains, le racisme cible spécifiquement les musulmans et leurs enfants, poussant ces derniers non vers l'intégration, mais vers la séparation et une conversion religieuse bruyante.

L'islamisme, réaction normalisée ?

On en vient presque à excuser l'islamisation au prétexte du rejet par le pays d'accueil. Dès lors, le voile des jeunes filles nées après l'exil de leurs parents et l'islamophobie supposée hantent les discours. Étrangement, ce n'est pas l'islamisation comme fausse solution à l'exclusion qui est pensée et écartée, mais le « racisme » présumé ou réel. L'islamisation devient presque une réaction « normale », admissible, « culturelle ».

Cette normalisation interroge en silence. N'est-ce pas à cause des islamistes, de leurs prêcheurs et de leurs tueurs, de la catastrophe infligée aux pays d'origine, de l'islamisme comme idéologie, que les parents ont fui leur terre natale ? Pourquoi alors excuser l'islamisme presque comme une opposition justifiée dans le pays qui pourrait en être ruiné dans quelques années ?

La fin des utopies migratoires suédoises

Contrairement à d'autres migrations vers l'Europe venues chercher des droits et la paix, ce ne sont plus toujours la performance, l'éducation, le succès et l'intégration (malgré les rejets) qui sont visés. Parfois, c'est la séparation, légitimée par l'ostracisme, qui s'impose. Pourquoi l'islamisme en Occident est-il perçu comme une faute des Occidentaux envers les enfants d'émigrés, et non comme une catastrophe qui rattrape les générations d'exil dans la chair de leurs enfants ?

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Pourquoi ce que l'on a fui dans le pays natal se retrouve-t-il excusé dans le pays d'arrivée, au nom d'une théorie de la déception ? La Suède revient aujourd'hui sur ses utopies migratoires. Son modèle illustre l'universalisme naïf, ses limites, ses angles morts et ses idéaux à la fois nobles et désastreux.

L'utopisme humanitaire a contribué à fabriquer une extrême droite devenue souveraine et un islamisme désormais en expansion. Celles qui cherchent dans le voile une expression de résistance, d'identité ou d'appartenance le peuvent, mais ceux qui en profitent, dans leur ambition islamiste transnationale, ne sont jamais loin.

Un chemin de crête périlleux

Comment préserver les libertés sans nourrir en même temps des abdications ? C'est ce chemin de crête que l'on devine dans les regards, dans les hésitations des réponses, dans cette précaution qui tient lieu de langage en Suède aujourd'hui. À Umeå, les quelques jeunes filles voilées riaient, libres. Il faut vivre dans des pays libres pour croire que renoncer à cette liberté est un choix et une identité. La Suède, face à ses paradoxes, cherche désormais un nouvel équilibre, entre ouverture et protection, entre idéalisme et réalisme.