Patrick Weil : « La politique française d’immigration est inexistante »
Patrick Weil : « La politique française d’immigration est inexistante »

Directeur de recherche émérite au CNRS, Patrick Weil est un des meilleurs spécialistes français de l’immigration, sujet qu’il suit depuis plus de 40 ans. Il a été chef de cabinet du secrétaire d’État aux immigrés dans le gouvernement de Pierre Mauroy, membre du Haut Conseil à l’intégration (1996-2002) puis de la commission Stasi (2003) sur la laïcité.

Marqué à gauche, il publie chez Grasset un essai court et percutant « De l’immigration en France », qui sort ce mercredi. L’ouvrage aurait pu s’intituler « Pas de politique ». Il décrit en effet un appareil d’État à la dérive, où les effets d’annonces tiennent lieu de lignes directrices, sur un sujet que tout le monde s’accorde pourtant à décrire comme fondamental. Entretien.

Pourquoi ce livre ?

Patrick Weil : L’immigration divise et polarise les Français depuis des décennies. À droite comme à gauche, le sujet est devenu idéologique. Pour les uns, on a affaire à une submersion, voire au grand remplacement. Pour les autres, tout cela n’est que racisme ou fantasme. Où est la vérité ? Je me suis efforcé de rassembler toutes les données objectives sur cette réalité de notre société, les flux migratoires, notre droit, l’action de l’État, j’ai interrogé des dizaines de responsables et d’acteurs de la politique d’immigration, j’ai discuté avec préfets, policiers, agriculteurs, commerçants, responsables d’entreprises et d’associations pour dégager, non pas un rapport destiné à un gouvernement comme je l’avais fait en 1997, mais le contenu d’un livre destiné à tous les citoyens français, quelles que soient leurs sensibilités, afin qu’ils y voient clair. Il est possible et urgent de discuter de ce sujet sans se laisser piéger par les politiques dont c’est un fonds de commerce.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Comment définiriez-vous la politique française d’immigration ?

Par son inexistence ! Avant 2007, elle était répartie entre trois principaux ministères – l’Intérieur, les affaires sociales et les affaires étrangères. Après l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l’État, on crée le « ministère de l’immigration et de l’identité nationale », dans lequel sont regroupés tous les services la concernant. Dès novembre 2010, ce nouveau ministère disparaît et le ministère de l’Intérieur se voit chargé de tout ce qui concerne l’immigration. Depuis, rien n’a bougé institutionnellement, alors qu’entre-temps la population immigrée a beaucoup évolué, passant de 7,3 % de la population totale en 1999 à 11,3 % en 2024. Cette augmentation de 50 % en 25 ans n’est pas une submersion : 133 000 immigrés en moyenne par an, une très grande majorité en situation légale. Mais dans certaines régions, la hausse est de 180 % (Pays de la Loire) ou 200 % (Bretagne). Et cela n’a été ni prévu, ni géré.

Quelles sont les conséquences du regroupement de tout ce qui concerne l’immigration dans le seul ministère de l’Intérieur ?

Ce sujet tellement prioritaire aux yeux des Français ne jouit que d’un ministre à temps partiel. Comme c’est le ministre de l’Intérieur, il privilégie d’abord l’ordre public et ne s’intéresse que très peu au marché du travail, qui explique pourtant une grande partie des flux d’immigration. Le gouvernement a parfois pris des décisions qui ont augmenté significativement l’immigration illégale.

En France, 11,4 % seulement des OQTF sont suivies d’effet, contre 26,7 % en Allemagne ou 58,2 % en Suède. Patrick Weil

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Par exemple ?

Les plus de 40 ans se souviennent que, du temps où ils étaient étudiants, l’année universitaire commençait mi-octobre. Des dizaines de milliers d’entre eux consacraient le mois de septembre à faire les vendanges pour mettre un peu d’argent de côté. Depuis 2010, c’est impossible, car la scolarité démarre début septembre. Pour remplacer les étudiants empêchés, les viticulteurs font souvent appel à des travailleurs étrangers, en situation irrégulière. En 2023, un député RN du Vaucluse, parti pour lequel l’immigration est pourtant un cheval de bataille, a déposé un amendement exonérant les entreprises de moins de 11 salariés de l’obligation de vérifier la régularité de leurs salariés étrangers, cela afin de ménager ses électeurs viticulteurs ou maraîchers obligés de faire appel à eux !

À l’encontre de tous les irréguliers, des OQTF – obligations de quitter le territoire français – sont systématiquement prononcées ; il y en a eu 124 000 en 2024. C’est le record d’Europe. Mais 11,4 % seulement sont suivies d’effet, contre 26,7 % en Allemagne ou 58,2 % en Suède.

Pourquoi ?

La majeure partie des irréguliers travaillent et ne posent pas de problème d’ordre public, ils n’intéressent pas le ministre de l’Intérieur, lequel n’envoie dans les centres de rétention administrative que les étrangers les plus dangereux, des détenus sortant de prison et en attente d’expulsion. Si leur pays d’origine refuse le retour de ses ressortissants, cela ne sert à rien de les maintenir en rétention. La machine administrative de l’immigration est tellement déglinguée de tous côtés que les simples renouvellements de cartes de séjour sont devenus un cauchemar pour les étrangers concernés et un problème pour les préfets et leurs services, qui ne parviennent pas à y faire face. J’ai été saisi du cas d’une centenaire qui tentait en vain de renouveler un titre de séjour ! Le Conseil d’État vient d’enjoindre au gouvernement – fait très rare – de garantir l’accès de la plateforme de renouvellement des titres aux étrangers en situation régulière.

Vous venez de la gauche. Est-ce qu’elle ne porte pas une responsabilité dans la tétanie actuelle ? Dès que quelqu’un propose quelque chose pour reprendre le contrôle de l’immigration, il est accusé de dériver vers l’extrême droite.

La classe politique française est enfermée dans une relation passive-agressive à l’égard de l’immigration. Du côté de la droite ou de l’extrême droite, c’est plutôt l’agressivité : il faut sortir de la Constitution, de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Du côté de la gauche, c’est plutôt la passivité avec un seul mot d’ordre : « régulariser. » C’est une revendication légitime des associations humanitaires. Mais n’avoir comme politique que la régularisation, c’est comme si, en matière fiscale, on n’avait d’autre programme que l’amnistie. À gauche, comme à droite, on n’a pas pris le temps de réfléchir à une nouvelle stratégie pour la politique d’immigration. J’essaie d’y contribuer en soumettant au lecteur quelques propositions.

Si le ministère de l’immigration que vous suggérez voit le jour, il devra se mêler de tout : il faut en faire le plus puissant de France.

Exactement ! Un ministre à temps plein, fortement soutenu par l’exécutif, rattaché au Premier ministre pour bénéficier de ses arbitrages, à même d’intervenir dans tous les domaines qui le concernent – affaires étrangères, éducation et enseignement supérieur, santé, sports et bien sûr travail et intérieur. Je propose qu’il donne une priorité au travail : une Agence du travail occasionnel pourrait être créée au service des viticulteurs, agriculteurs, commerçants, petits entrepreneurs afin de leur permettre par un simple clic (sur le modèle du CESU) de recruter immédiatement, pour quelques heures, jours ou semaines, des chômeurs, des bénéficiaires du RSA, des étudiants.

Ensuite l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), devenue une agence du nouveau ministère, ouvrira des bureaux dans de nouveaux pays afin d’y recruter des saisonniers et des travailleurs permanents. La durée des titres de séjour des étrangers réguliers serait allongée, leur renouvellement fait en ligne et par la poste. La proposition a été faite en 2022 par François-Noël Buffet, président LR de la commission des lois du Sénat.

Ce ministre de l’Immigration devra être soutenu et évalué par le Parlement. Je propose la création d’une commission interparlementaire chargée du suivi de l’immigration et de la production des statistiques et des données officielles – indéniablement plus difficiles à trouver aujourd’hui qu’il y a 30 ans ! – que devront lui fournir l’ensemble des autres ministères.

Et les clandestins ?

Notre pays bat le record du monde de visiteurs étrangers, soit 104 millions. Moins de 0,3 % d’entre eux reste chez nous en situation irrégulière. Peut-on faire mieux ? Le pacte sur la Migration et l’asile, qui entre en vigueur cette année, durcit les conditions d’entrées dans l’UE. Sur le plan national, le rééquilibrage de la politique d’immigration sur le travail, le codéveloppement avec les pays d’origine, afin que les ressources des préfectures soient le plus efficacement concentrées sur la reconduite, me paraît la bonne approche.

Les Français l’accepteront-ils ?

J’en suis convaincu. Les Français sont d’accord pour commencer par examiner d’abord si certains emplois peuvent être occupés par des chômeurs, des RSA, des étudiants, avant de faire appel à des travailleurs immigrés, saisonniers ou permanents. Sur le terrain, où la discussion a déjà lieu, au-delà des clivages politiques, une politique bien conçue trouverait un large soutien, y compris chez les fonctionnaires en prise avec le réel.

Il y a l’immigration et l‘intégration. Votre livre contient une longue partie sur la laïcité. Vous écrivez à propos de la loi de 1905 que l’article un, qui pose la liberté de culte, « ne se comprend pas sans l’article 31 qui punit d’amende ou de prison toute personne qui exerce des pressions religieuses sur un autre citoyen ».

Cette double dimension de la liberté religieuse, c’est le cœur de la loi de 1905, rappelé par Aristide Briand dans son grand discours du 21 octobre 1906 : Quand l’État « voit l’Église en face de lui, il doit l’examiner sous deux aspects… l’état laïque, pour assurer sa sécurité et sa prédominance, est forcément anticlérical. Il lui appartient en effet de s’opposer à ce que l’Église, sortant de son domaine religieux et intervenant sur le terrain politique, mette en péril la prédominance de l’État ». Puis il ajoute : « Mais si l’Église reste chez elle, si les fidèles se contentent de manifester sous la forme du culte leurs sentiments religieux, l’État est tenu de s’arrêter devant ce domaine sacré. »

De ce fait la loi de 1905 garantit au libre exercice du culte un statut supérieur à la liberté d’expression, puisque des aumôneries sont prévues dans des lieux – l’armée ou les prisons – où la liberté d’expression est limitée. Mais la deuxième dimension est le plus souvent oubliée : la sanction pénale de toute pression, prévue par les articles 31 à 36 de la loi de 1905. Le gouvernement n’applique pas ces dispositions ! Cherchez les instructions pour en faire l’application. Vous ne trouverez rien. Au moindre problème, on appelle à voter une nouvelle loi, alors que des dispositions clés existent depuis 1905. « Inutile de demander une loi pour avoir l’air de vouloir faire ce qu’on aurait pu faire jusqu’à présent sans aucun texte nouveau », a dit Clemenceau. Il faudrait inscrire cette phrase sur les bureaux des ministres et à l’entrée des deux chambres du Parlement.

Dans le contexte actuel, user des dispositions répressives de la loi de 1905 ne fera pas l’unanimité, vous le mesurez bien.

Détrompez-vous. Je discute avec des lycéens et des collégiens, dans tous les coins de France, très régulièrement. Quand je leur dis que la loi 1905 garantit la liberté de croire, ou de ne pas croire, en punissant les pressions religieuses jusqu’à la prison, tout le monde comprend et approuve ! Ce ne sont pas des dispositions répressives, ce sont des dispositions qui protègent les citoyens entre eux, qui leur permettent de dire à la maison ou dans la rue : « Tu n’as pas le droit de me contraindre à porter un signe religieux ou de m’en empêcher ». Mais l’État doit aussi intervenir pour protéger les citoyens des pressions religieuses, que ce soit pour empêcher la pratique d’un culte ou pour l’imposer. Je propose un numéro vert pour déclarer et protéger des pressions religieuses.

Mais comment, précisément, appliquer cette loi à une religion comme l’islam qui ne connaît pas la séparation du politique et du religieux ?

Dans l’islam, le politique peut être soumis au religieux comme aujourd’hui en Iran, mais la relation religion politique est variable selon les lieux et les temps. Même dans des pays où l’islam est religion d’État, la séparation peut exister de facto. Je pense à l’Égypte. Le Frère musulman Mohamed Morsi a été renversé en 2013, en particulier parce qu’il avait trop mêlé, aux yeux des Égyptiens, la religion à l’exercice du pouvoir d’État. En France, la grande majorité des musulmans respectent les lois de la République.

Pendant des décennies en Algérie coloniale, on a leur a refusé la pleine nationalité sous prétexte qu’ils ne pouvaient pas respecter le Code civil. Aujourd’hui pleinement citoyens, ils le respectent parfaitement. Dans le cadre de la laïcité, ils sont libres de pratiquer les obligations de leur foi, de constituer au niveau local des associations cultuelles sunnites, chiites, mais aussi ibadites ou ahmadis. La laïcité a besoin d’être mieux comprise et expliquée par les dirigeants politiques, dans l’esprit de ses fondateurs : elle unit tous les citoyens par un régime magnifique de liberté et de respect mutuel, protégé par la loi.

Patrick Weil : « De l’immigration en France » (Grasset, 200 pages, 18 euros). Sortie le 27 mai 2026.