L'afflux inédit de quelque 50 000 personnes entrées de façon irrégulière dans l'enclave espagnole de Ceuta les 30 et 31 juillet a été suivi d'une reconduction aux frontières massive, que les autorités espagnoles disent avoir menée à bien pour la quasi-totalité de ces migrants. Ce renvoi vers le Maroc n'a pourtant pas éteint la crise : il l'a transformée en bras de fer politique, tant à l'intérieur de l'Espagne qu'entre les Vingt-Sept.
Jamais une telle affluence n'avait été enregistrée à cette frontière extérieure de l'Union européenne. Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, doit faire face à une double offensive : d'un côté, plusieurs gouvernements européens critiquent avec virulence sa gestion des frontières ; de l'autre, l'opposition de droite et d'extrême droite l'accuse d'avoir créé un "appel d'air" en régularisant plus d'un million de migrants sans papiers.
L'Union européenne se déchire sur Ceuta
Pedro Sanchez a demandé la convocation d'une réunion exceptionnelle des ministres de l'Intérieur des Vingt-Sept, prévue mardi, tout en dénonçant le comportement "impardonnable" de certains dirigeants européens. La pique vise surtout Giorgia Meloni : la Première ministre italienne a vivement critiqué Madrid, rétabli temporairement des contrôles aux frontières maritimes et aériennes avec l'Espagne, et réclamé – en vain – une suspension de l'Espagne de l'espace Schengen. Une hypothèse juridiquement impossible, mais qui a reçu un écho favorable des gouvernements danois et finlandais.
La fracture est encore plus visible dans la lettre que vingt-deux des vingt-sept États membres ont adressée au président du Conseil européen, António Costa, et à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Les signataires s'y disent préoccupés par "les franchissements massifs et incontrôlés" de la frontière de Ceuta et par "l'instrumentalisation des migrations", craignant que ces événements ne laissent penser qu'il est possible d'entrer illégalement dans l'Union européenne. Seuls la France, le Portugal, l'Irlande et la Slovénie n'ont pas signé ce texte, aux côtés de l'Espagne elle-même.
Dans une lettre aux dirigeants européens, Pedro Sanchez a dénoncé une attitude "motivée par les préjugés, les fausses informations, l'ignorance ou des intérêts politiques", qu'il juge contraire "au droit européen, au droit humanitaire et aux principes de solidarité" de l'Union. Le socialiste espagnol entend ainsi retourner la charge contre ceux qui veulent faire de l'Espagne le bouc émissaire d'une politique migratoire européenne introuvable.
Paris et Lisbonne volent au secours de Madrid
Les voisins immédiats de l'Espagne n'ont pas adopté le ton des pays les plus fermes. Le ministre français de l'Intérieur, Laurent Nunez, a assuré qu'il n'était "absolument pas question" que l'Espagne quitte l'espace Schengen, saluant au passage une coopération "très, très, très bonne" entre les deux pays. Une manière de couper court aux spéculations italiennes, mais aussi de rappeler que la solidarité franco-espagnole reste un pilier de l'Europe.
À Lisbonne, le gouvernement portugais a temporairement renforcé ses contrôles, sans céder à la panique. Le Premier ministre Luís Montenegro a déclaré vendredi soir : "Il s'agit d'une affaire sérieuse qui mérite d'être suivie. Pour autant, je crois qu'il n'y a pas besoin de devenir hystérique ni de constamment lancer des idées en l'air, s'agissant de décisions qui doivent être mesurées." Cette réponse visait le parti d'extrême droite Chega, dont le président André Ventura a réclamé la suspension momentanée de l'Espagne des accords de Schengen, afin que "la négligence d'un gouvernement n'affecte pas la sécurité de tous les autres pays européens".
Le contraste est saisissant : alors que Rome, Copenhague et Helsinki durcissent le ton, Paris et Lisbonne privilégient la retenue et la coopération bilatérale. La réunion de mardi s'annonce d'ores et déjà explosive, d'autant que l'Italie a déjà prouvé par le passé qu'elle savait mobiliser des coalitions de pays réticents aux compromis.
Sanchez accusé de laxisme par la droite et l'extrême droite
Sur le front intérieur, la crise de Ceuta a relancé les attaques contre Pedro Sanchez. Au moins 57 migrants ont perdu la vie lors de cette tentative d'entrée massive, et l'opposition a immédiatement imputé ce drame à la politique d'immigration du gouvernement. Le chef du parti d'extrême droite Vox, Santiago Abascal, a accusé le Premier ministre d'inciter à "une invasion" et a affirmé que la crise montrait que celui-ci "se comportait comme un ennemi de l'Espagne".
Le Parti populaire (conservateur) développe une argumentation similaire, quoique plus policée. Son secrétaire général, Miguel Tellado, a estimé que le programme de régularisation de plus d'un million de migrants sans papiers avait envoyé un signal dangereux. "Personne ne peut s'étonner que des milliers de personnes veuillent entrer dans un pays qui régularise du jour au lendemain plus d'un million d'immigrants en situation irrégulière", a-t-il écrit sur le réseau social X.
L'exécutif espagnol réfute fermement ces accusations. Il rappelle que la régularisation est soumise à des critères très stricts, notamment la preuve d'une résidence en Espagne avant le 1er janvier 2026 et de cinq mois de résidence continue au moment du dépôt de la demande. Surtout, les candidatures au programme, ouvert en avril, étaient déjà closes lorsque la crise de Ceuta a éclaté. Pedro Sanchez justifie cette mesure par le vieillissement démographique et les besoins du marché du travail espagnol, une analyse soutenue par le patronat espagnol lors de son adoption.
Madrid soupçonne une manœuvre de Rabat
Au-delà des querelles politiques, le gouvernement espagnol suspecte le Maroc d'avoir volontairement relâché ses contrôles frontaliers pour faire pression sur Madrid. Selon les autorités espagnoles, les forces de sécurité marocaines, habituellement déployées le long de la frontière de Ceuta en coordination avec la Garde civile, étaient absentes au moment des passages massifs. Un scénario qui rappelle la crise de mai 2021, lorsque Rabat avait laissé entrer près de 8 000 migrants à Ceuta après l'accueil en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali.
Les observateurs évoquent également les récents rapprochements entre Madrid et Alger autour d'accords énergétiques comme un possible facteur de tensions avec Rabat. Le royaume chérifien a rejeté toute implication, assurant qu'il "ne favorise ni n'encourage l'immigration irrégulière". Mais les éléments de contexte, eux, restent : la pression marocaine s'exerce là où elle fait mal, sur une frontière qui concentre depuis des années les fragilités de la politique migratoire européenne.
La crise de Ceuta pourrait ainsi servir de test grandeur nature pour l'Union européenne, tiraillée entre fermeté sécuritaire et principes de solidarité. Alors que la réunion des ministres de l'Intérieur s'approche, Madrid tente de convaincre que sa politique, ciblée et encadrée, n'est pas une invitation à rejoindre l'Europe. Reste à savoir si les Vingt-Sept voudront l'entendre.



