La pluie était redoutée, mais ce jeudi-là, elle ne se joua finalement pas les trouble-fêtes. Au petit matin, le Rocher est déjà en branle-bas de combat. Entre l'arrivée de Grace Kelly dans le port de Monaco le 12 avril et la date choisie pour la cérémonie religieuse, une semaine s'est écoulée pendant laquelle le pays a vécu tambour battant l'organisation et les premières festivités de la noce. La journée du 19 doit en être l'acmé. Et elle sera ensoleillée.
Les 500 privilégiés qui ont reçu leur invitation pour assister à la cérémonie religieuse doivent être matinaux. Les portes ouvrent dès 8 h 15 et « elles seront fermées à 10 heures », précise - à l'encre rouge - le laisser-passer numéroté distribué à chaque invité pour accéder sur le Rocher. Le document précise aussi que les hommes « sont priés de se présenter en uniforme ou habit et décorations ».
Les préparatifs et la répétition
Depuis la veille, dans les salles obscures, en France et à Monaco, le public peut découvrir Le Cygne, le film de Charles Vidor où Grace Kelly interprète la princesse d'un pays imaginaire. La MGM profite de l'émulation autour du mariage monégasque pour faire la promotion de ce long-métrage. Mais ce 19 avril 1956, dans la cathédrale de Monaco, le réel va supplanter la fiction.
Trois jours auparavant, les mariés ont passé la matinée à répéter la cérémonie religieuse : leurs entrées, leurs placements, le déroulé de la messe avec Gilles Barthe, évêque de Monaco, qui va les marier. On rapporte que par superstition, Grace Kelly n'a pas voulu répéter l'ultime séquence, celle où elle doit remonter l'allée de la nef, au bras de son époux, à la fin de la cérémonie.
La mise en beauté et l'arrivée à la cathédrale
Pendant que les pompiers et les carabiniers prennent leurs marques pour former une haie d'honneur devant la cathédrale, que les sections de marins américains, britanniques, français et italiens rejoignent le Rocher, que les invités commencent à arriver, Grace Kelly se prépare au Palais. Rainier III a laissé à sa promise, depuis son arrivée à Monaco, ses appartements pour qu'elle s'y sente comme chez elle. Les mariés respectent ainsi la tradition de ne pas vivre sous le même toit avant de se passer la bague au doigt.
En achevant la confection de la robe à Hollywood, Helen Rose avait glissé à l'actrice quelques conseils qu'elle suit à la lettre au moment d'enfiler sa tenue. Une fois apprêtée et avant de rejoindre l'autel, la princesse s'offre une séance photo dans la Cour d'honneur. Son père, coiffé d'un haut de forme, l'accompagne. Comme ses demoiselles d'honneur, toutes portant la même tenue signée « du modéliste chinois Joe Hong », explique Le Monde. Le journal du soir décrit avec précision « la jupe en organdi jaune et taffetas, nouée d'une ceinture kimono attachée dans le dos par trois petits nœuds papillon, et un chapeau pointu en corolle de fleur. » Howell Conant, l'ami photographe, est également présent pour immortaliser le moment.
Puis la noce se met en marche. Les demoiselles d'honneur forment un cortège pour entourer la mariée au pied de la cathédrale. Grace gravit les marches au bras de son père, puis descend l'allée centrale. « Le RP Carton, curé de sa paroisse à Philadelphie la dirige ensuite jusqu'à son prie-Dieu », relate le Journal de Monaco. Selon le protocole, le Prince doit être le dernier en entrer. Ce qu'il fait à 10 h 35, en grand uniforme, six minutes avant le début de la cérémonie.
Un « Who's who » comme Monaco n'en a jamais connu
Dans le chœur, décoré de roses amarantes cultivées au Cap d'Antibes, les familles des mariés ont été placées sur le côté gauche. Les officiels sont à droite. L'ensemble des rangées abrite un Who's who comme Monaco n'en a alors jamais connu. Le cinéaste Marcel Pagnol n'est pas loin de l'Aga Khan, lui-même assis à quelques rangées de Farouk, roi déchu d'Égypte. Aristote Onassis, le grand argentier de la SBM, est là avec son épouse Tina. Comme la famille Van Cleef, l'ambassadeur des États-Unis, Conrad Hilton, le romancier britannique Somerset Maugham. La nef est aussi occupée par de nombreux Monégasques, des élus des communes limitrophes et des collaborateurs du Souverain.
Pas un chef d'État à l'appel. Étonnant ? Rainier III a entamé son règne depuis sept ans et Monaco n'a pas encore l'aura qu'elle va acquérir dans la seconde moitié du XXe siècle. Et en 1956, on se déplace plus difficilement pour un événement de quelques heures. Cependant, les grands pays d'Europe sont présents via leurs diplomates. Hollywood est représenté par l'agent de la princesse, Jay Kanter, ainsi que par quelques stars dont Gloria Swanson et Ava Gardner. Depuis que l'actrice a été la partenaire de Grace Kelly, dans Mogambo, les deux femmes se sont liées d'amitié. Toutefois, un proche de la princesse Grace manque à l'appel : Frank Sinatra. Le crooner confiera qu'il ne s'est pas montré à Monaco pour ne pas « voler la vedette » à la mariée, conscient que sa présence auprès d'Ava Gardner – dont il venait de se séparer – aurait pu affoler les gazettes.
La cérémonie religieuse
A 10h41, Gilles Barthe entame la célébration en saluant les mariés plongés dans l'émotion du moment. Il s'adresse d'abord au Prince : « Altesse Sérénissime, pour me mettre à l'unisson du pacte dont l'affection de toute un peuple vous entoure, je devrais peut être énumérer quelques-uns des riches souvenirs de votre héritage familial qui, en justifiant ce déploiement de gloire, aviveraient à cette heure, s'il en était besoin, le sentiment de vos responsabilités et de la fierté d'une belle mission millénaire à poursuivre. » Il se tourne ensuite vers la Princesse : « Mademoiselle, il me serait également facile de cueillir à votre éloge une magnifique gerbe de qualités d'esprit et de cœur. » L'évêque de Monaco sourit : « Mais ni l'un ni l'autre ne venez chercher devant l'autel des compliments. Vous savez distinguer l'essentiel de l'accessoire. » Avant que le père Carton ne prononce quelques mots en anglais, Gilles Barthe conclut son homélie en tendant au couple une médaille d'or gravée, au revers, de l'effigie de la vierge de Laghet : « Votre mariage fait naître de grandes espérances. Un peuple attend que ses jeunes souverains l'aident à grandir. »
Main dans la main, à 10 h 58, Grace, 26 ans et Rainier 33 ans, répondent à la question posée d'abord au Souverain : « Rainier, Louis, Maxence, Bertrand, voulez-vous prendre pour légitime épouse Grace-Patricia, ici présente, selon le rite de notre mère la Sainte Église ? » Le oui est assuré. Celui de Grace Kelly, un instant plus tard, est plus timide. Le marié passe l'anneau au doigt de son épouse. Mais la bague est quelque peu capricieuse, obligeant la princesse, d'un geste de la main, à l'ajuster pour laisser à celui qui est devenu son mari le soin de parfaire le mouvement.
Sous les voûtes de la cathédrale, les notes de Bach et de Haendel s'échappent des tuyaux du grand orgue. Résonne aussi Cortège nuptial, une création composée spécialement par Émile Bourdon, qui offrira l'original dédicacé de sa partition au couple princier. Puis, Paolo Marella, nonce apostolique, prend la parole pour lire un message du pape Pie XII : « Invoquant en abondance les grâces divines sur le foyer que vous fondez et sur la Principauté, nous vous envoyons de grand cœur, en gage de notre bienveillance, la bénédiction apostolique. »
La sortie et la promenade jusqu'à Sainte-Dévote
En sortant de la cathédrale, les mariés sont éclairés par le soleil de ce matin de printemps. En haut des marches, l'apparition du prince Rainier en habit de carabinier, son casque à plumes à la main, et de la princesse Grace dans cette robe si singulière marquant sa taille, son voile relevé en arrière, cristallise l'instant. Une image parmi les plus inoubliables de ce mariage.
Le couple s'installe sur la banquette arrière d'une Rolls-Royce bicolore, modèle Silver Wraith décapotable. Direction l'église Sainte-Dévote dans un vallon à l'arrière du port Hercule. Sur le trajet, de la Condamine jusqu'au port, le couple communie avec la liesse qui s'est emparée de la Principauté. Les habitants balisent le chemin du cortège pour tenter d'apercevoir les mariés. « Dès la sortie de la cathédrale, nous attendions pour les voir, se souvient René Manfredi. Il y avait un monde incroyable, tout Monaco était là, toutes les générations étaient réunies, que ce soient les personnes âgées ou les élèves du lycée que nous étions à l'époque. » Autre témoin de ce moment, Raymond avait 10 ans. Il raconte la frénésie de cette journée : « C'était infernal, on se serait cru à Hollywood avec tous ces journalistes. Ça nous empêchait même de jouer avec les copains. »
Le couple arrivé devant la petite église Sainte-Dévote, Grace s'approche pour y déposer son bouquet à la sainte patronne de la Principauté. Sur le parvis, de jeunes Monégasques forment une haie d'honneur. Yvette Gazza-Cellario était parmi ces jeunes filles. « Je m'en souviens comme si c'était hier, sourit-elle. Il avait été demandé aux parents de toutes les petites filles en classe de 7e de porter une robe rouge et blanche. Un patron et de l'étoffe avaient été donnés aux familles pour les coudre. Nous avons tous formé cette haie d'honneur au passage des mariés. La princesse Grace a souri à chacune d'entre nous. »
La réception au palais et le gâteau à six étages
Celles et ceux qui n'avaient pas reçu d'invitation pour s'asseoir dans la cathédrale se sont donnés rendez-vous sur la place du Palais où, de retour de leur périple en Rolls-Royce, le couple princier fait une apparition aux fenêtres pour saluer la foule. « J'y étais » se souvient Jeannine Gastaud, qui avait le même âge que la princesse. « C'était grandiose, il y avait beaucoup d'ambiance. Avec ma sœur et toute une bande d'amis, nous nous sommes retrouvés sur la place. J'avais de bonnes jambes à l'époque, je courais de partout. Nous sommes restés derrière les barrières pour les voir apparaître. Nous y étions par respect pour Rainier, qui a été un grand prince. C'était la belle époque ! »
À l'intérieur du palais, entre le départ de Grace Kelly pour la cathédrale et le retour des mariés, la Cour d'honneur a été transformée en immense espace de réception pour 750 convives attendus au lunch. Sur les buffets, poulet, saumon, amuse-bouche en cascades. Les serveurs circulent entre les invités avec des coupes de champagne. Le protocole paraît plus souple. Pas de plan de table : des petits guéridons permettent de se poser le temps de déguster son assiette. Clou du spectacle, les équipes de l'Hôtel de Paris se sont chargées d'un spectaculaire gâteau. Un mastodonte blanc de six étages – pesant 90 kilos – surmonté d'une couronne et décoré du blason des Grimaldi. D'un même geste, leurs mains liées sur le manche d'un couteau – comme le veut la tradition américaine – le couple découpe le dessert pour ses invités. L'image les montrent le sourire aux lèvres. Comme soulagés d'apercevoir la ligne d'arrivée de ce marathon.
Le départ en croisière
Les heures qui suivent ne seront plus que pour eux. En fin de journée, ce 19 avril, les mariés arrivent sur le port Hercule où ils saluent une dernière fois la foule avant d'embarquer à bord du Deo Juvante. Direction la baie de Villefranche-sur-mer pour la première nuit de cette croisière en Méditerranée imaginée pour voyage de noces. Tous les deux, enfin !



