Venir ou ne pas venir en Gironde ? À cette question apparemment simple, le gouvernement semble répondre successivement… les deux. Depuis le déclenchement de l’incendie le 22 juillet, qui a déjà ravagé 42 000 hectares et entraîné l’évacuation préventive de près de 220 000 personnes, la gestion des flux touristiques est devenue un casse-tête politique et logistique. À quelques jours du traditionnel chassé-croisé entre juillettistes et aoûtiens, l’exécutif tente de concilier deux impératifs : laisser les secours intervenir dans les meilleures conditions, tout en évitant de porter un coup fatal à une économie locale déjà très fragilisée.
Priorité aux secours
Jusqu’ici, la ligne semblait claire. Face à un incendie qualifié d’« imprévisible », les autorités demandaient aux vacanciers de différer leur séjour. Dimanche 26 juillet, la préfète de Gironde, Sophie Brocas, appelait ainsi « fortement les touristes » à « ne pas venir rejoindre la Gironde tant que le feu n’est pas fixé ». Elle invitait également les personnes déjà présentes dans le département « à envisager une autre destination », en raison du risque de dégradation des conditions météorologiques.
Le lendemain matin, lundi 27 juillet, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur France Info, invitait « vivement les Françaises et les Français à ne pas se rendre dans le département tant que le feu n’est pas fixé pour laisser l’accès aux services de secours, pour ne pas engorger les voies de transports ». Et d’enfoncer le clou : « Tant que la zone n’est pas en sécurité, il n’est pas envisageable d’avoir à nouveau des voyageurs qui se rendent dans la région. »
Sur le terrain, cette priorité accordée à la sécurité s’est traduite par une série de mesures : suspension des colonies de vacances, fermeture d’un tronçon de 60 kilomètres de l’autoroute A63, interruption de la ligne ferroviaire Bordeaux-Arcachon et possibilité, pour les voyageurs de la SNCF, de reporter gratuitement leurs billets.
L’enjeu économique comme nouvelle donne ?
Le déplacement d’Emmanuel Macron s’est, lui aussi, inscrit dans cette logique. Le chef de l’État et le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, ne se sont rendus en Gironde que le lundi 27 juillet, six jours après le début de l’incendie, une fois la situation « stabilisée ». Une façon de montrer l’exemple ? Sur place, Emmanuel Macron rejetait les critiques sur la gestion des moyens aériens : « On ne fait pas le retour d’expérience en plein milieu de la bataille. »
Mais ce mardi 28 juillet, le ton a changé. Invité sur le plateau de la matinale de TF1, le ministre des Petites et Moyennes Entreprises, du Commerce, de l’Artisanat et du Tourisme, Serge Papin, a appelé les Français à ne pas faire un trait sur leur séjour. « La saison n’est pas terminée », a-t-il martelé, incitant les vacanciers à maintenir leurs réservations pour le mois d’août si le feu venait à être fixé. « Une façon aussi d’être solidaire avec ces beaux territoires, c’est de se dire "on y va, on y retourne" », a argumenté le ministre. Dans la foulée, il a rappelé le déploiement de mesures de soutien d’urgence, promettant de la « souplesse administrative » avec le recours au chômage partiel pour les salariés et la possibilité de déporter les cotisations sociales auprès de l’Urssaf pour les entreprises paralysées.
Selon nos confrères de « Sud-Ouest », lors d’un brief avec la presse ce mardi, le ministre a tenu à marteler « le message en accord avec la préfète » : « les zones évacuées et sinistrées demeurent strictement interdites tant que le feu n’est pas fixé et donc les séjours dans les jours qui viennent doivent être annulés, soit sur la partie nord du bassin d’Arcachon. En revanche, ailleurs, le tourisme est totalement praticable. »
Un secteur du tourisme inquiet
Cette prise de parole incitative intervient alors que les professionnels du secteur tirent la sonnette d’alarme. Le tourisme représente 7 % du PIB girondin et plus de 40 000 emplois directs. Si la presqu’île du Cap-Ferret enregistre 100 % de pertes d’activité du fait de l’évacuation totale, les annulations s’étendent désormais bien au-delà de la zone sinistrée. Au micro de France Info, Lionel Pujade, gérant du camping Ker Helen et président du syndicat de l’hôtellerie de plein air du département, affichait un désarroi total après avoir enregistré 80 annulations en une seule journée : « La saison est terminée. […] Il va y avoir la queue devant le tribunal de commerce de Bordeaux fin août, et peut-être qu’on campera devant pour faire notre dépôt de bilan. »
Une panique que regrettent certains acteurs économiques qui dénoncent un discours officiel trop uniforme. Franck Chaumès, président de l’UMIH 33, rappelait sur RMC que « la Gironde n’est pas uniquement forestière » et qu’il convient de nuancer : « Il y a toute la côte atlantique du côté médocain, il y a le bassin d’Arcachon, le Libournais, la route des châteaux… Tous ceux-là n’ont pas été impactés et pourtant aujourd’hui il y a annulation sur annulation. » Un constat partagé auprès de l’AFP par Jean-Daniel Debart, coprésident de l’office de tourisme de Saint-Émilion : « À Saint-Émilion, on est à plus de 80 kilomètres des incendies, ce n’est pas le bassin d’Arcachon. Bien sûr qu’il faut dégager les routes, mais il faut amener des propos plus nuancés. »
Sur le terrain, des arrêtés contraignants
Sauf que sur le terrain, les faits rappellent brutalement l’urgence de la situation sanitaire. Au moment même où Serge Papin invite les Français à planifier leurs congés d’août, le feu principal est seulement « stabilisé », mais aucunement « fixé ». Surtout, Météo-France annonce une nouvelle vague de chaleur avec des températures grimpant jusqu’à 35 °C ce mardi, et un pic pouvant atteindre 40 °C mercredi, accompagné de vents secs propices aux reprises.
Mardi matin, près de 4 000 vacanciers logés dans les campings et résidences de Lacanau ont dû être évacués à titre préventif. Plus significatif encore : pour éviter de surcharger les réseaux routiers et préserver la totalité des forces de sécurité, la préfète Sophie Brocas a signé un arrêté interdisant l’ensemble des manifestations culturelles, sportives et de loisirs dans tout le département jusqu’au 8 août prochain.
Sur le plan sanitaire, les professionnels sont également sur le qui-vive, le CHU de Bordeaux a activé sa cellule de crise et son plan blanc pour renforcer le dispositif d’accueil des patients évacués. L’Agence régionale de santé Nouvelle-Aquitaine met, elle, en garde « alors que les seuils d’alerte aux particules fines ont été dépassés [lundi] dans 3 départements (Gironde, Landes et Lot-et-Garonne), et qu’en raison des vents, les fumées peuvent incommoder un grand nombre de personnes au-delà du département, voire de la région ».
Entre l’impératif de sécurité et la volonté de limiter les impacts économiques, le gouvernement navigue sur une ligne de crête loin d’être « stabilisée ».



